Au commencement les États-Unis créèrent ARPANET en 1968, puis ARPANET s’est développé. Il s’est répandu par delà les frontières du Nouveau Monde et s’est ouvert en 1994 au grand public sous un autre nom : Internet. Il s’est librement propagé jusqu’à transformer nos sociétés, et contracter le temps et l’espace autour du globe. Aujourd’hui, dans le pays qui l’a vu naître, une crainte grandit : celle d’un splinternet, une balkanisation d’Internet.

Ce concept est né très tôt. Dès 2001, Clyde Wayne Crews, alors directeur des études technologiques du think tank libertarien Cato Institute, l’évoque dans un éditorial du magazine Forbes. Un splinternet solderait la fin d’un réseau unique, universel, et libre, pour laisser place à plusieurs internet épousant les frontières des États. Cette notion est, dès sa naissance, floue. Elle peut simplement désigner l’interdiction pour des raisons politiques ou commerciales de certains sites ou services sur Internet, rendant l’expérience de navigation différente d’un pays à l’autre. Au sens plus large, elle englobe des aspects techniques, prenant en compte les capacités technologiques d’un État à mettre en place son propre réseau, indépendant d’Internet. En 2018, lors d’un événement privé, Eric Schmidt, ancien PDG emblématique de Google le reprend à son compte. Il pronostique, pour l’avenir, “une bifurcation entre un internet dirigé par les Chinois et un internet non chinois dirigé par l’Amérique”.

Loin de l’idéologie libertarienne des créateurs des applications fondatrices d’internet, ce réseau, bien que décentralisé, est dominé par les États-Unis. Une domination remise en cause par la Chine, mais aussi la Russie, l’Union européenne, dans une moindre mesure par l’Inde, et d’autres. Aujourd’hui une question anime un grand nombre de gouvernements, celle de leur souveraineté sur leur internet et ce qui l’entoure. Cette question est plus connue sous l’expression “souveraineté numérique”, un terme fourre-tout de nouveau, comprenant les activités technologiques et économiques liées de près ou de loin à internet. La conséquence directe de cette volonté de maîtriser son morceau de cyberespace est ce qui entraîne le “splinternet”, forcément au désavantage de l’influence américaine historique sur le réseau.

Dans un texte de 1996, méconnu, La déclaration d’indépendance du cyberespace, John Perry Barlow, fondateur de L’Electronic Frontier Foundation, proclamait, “Gouvernements du monde industriel, vous, géants de chair et d’acier fatigués, je viens du cyberespace, la nouvelle patrie de l’esprit. Au nom de l’avenir, je vous demande, à vous qui appartenez au passé, de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez aucune souveraineté là où nous nous réunissons”. Plus de 20 ans plus tard, l’idéal de John Perry Barlow, un réseau géré de façon purement technique est loin. Les “gouvernements du monde industriel” ont refusé de laisser Internet tranquille et en premier lieu le pays qui l’a vu naître : les États-Unis.

Les manifestations de la puissance américaine sur internet

Il est contre-intuitif d’imaginer une entité unique contrôler internet. Il est même de bon ton de se moquer d’un vieil épisode de X-Files où l’agent Scully, explique qu’elle va “appeler internet pour “leur demander” de faxer des numéros de téléphone. Une démonstration de l’incompréhension des scénaristes face au fonctionnement complexe du réseau, pour lequel il n’existe pas de gouvernance centralisée.

Cette réalité n’interdit pas pour autant qu’un État s’empare d’internet et plus largement du cyberespace comme d’un milieu où exercer sa puissance. Les États-Unis ont initialement développé ce réseau dans un but militaire, un héritage qui leur a donné une longueur d’avances pour en comprendre les enjeux et les avantages à en tirer. Si la première puissance mondiale ne contrôle pas directement internet, elle l’influence. Une réalité qui se manifeste au travers de nombreux indices concrets.

La puissance de l’ICANN sous tutelle du gouvernement américain jusqu’à 2016

La France, et tous les autres gouvernements du monde ne maîtrisent pas totalement le nom de domaine attribué à leur pays. C’est la responsabilité d’une structure méconnue, créée en 1998 en Californie : l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN). Elle a justement pour rôle de distribuer les noms de domaines de haut niveau. Cette organisation est très importante puisque sa mission est de “coordonner, à un niveau général, les systèmes mondiaux d’identificateurs uniques d’Internet et notamment d’en assurer la stabilité et la sécurité d’exploitation”. Théoriquement, l’ICANN a le pouvoir de supprimer le nom de domaine attribué à un pays. En décidant de supprimer le “.fr”, les sites français, comme celui de l’Elysée, de l’Assemblée nationale ou Siècle Digital, ne seraient plus accessibles.

Un grand pouvoir, nécessaire pour le bon fonctionnement du réseau, mais qui a tendance à faire grincer des dents depuis les années 2000. Certes, la Commission européenne a validé la création de l’ICANN. Elle a des représentants en son sein et l’ICANN, comme les autres organisations fondamentales d’internet, prend ses décisions par consensus. Elle se présente comme une structure purement technique. Néanmoins, jusqu’en 2016, la question de son indépendance posait problème : elle dépendait du Département du commerce américain. À l’époque, un diplomate français laissait transparaître sa frustration, précisant que « pour les paramétrages du “.fr”, il faut l’accord du gouvernement américain ». Indirectement, les États-Unis pouvaient rayer les domaines “.fr” du web. Une décision de cet ordre a été prise sur demande des États-Unis, selon un rapport du Sénat : le “.iq”, assigné à l’Irak, a été coupé pendant la guerre. En 2005, alors que le nombre de noms de domaines explose, l’ICANN a renoncé à créer le domaine “.xxx”, dédié aux sites pornographiques du monde entier. Pourquoi ? Parce que des organisations conservatrices américaines ont fait pression sur le Département du commerce.

Depuis 2016 l’ICANN vole officiellement de ses propres ailes au grand dam des Américains qui ont tout fait pour repousser cette décision. Cependant, les soupçons d’influences américaines ou de grands groupes numériques américains sur l’organisation persistent.

Une maîtrise de l’aspect physique d’internet

L’ICANN dispose d’un autre grand pouvoir, celui de coordonner l’exploitation des serveurs racines d’internet. Sur le réseau, pour que les utilisateurs soient correctement redirigés, le Domain Name System (DNS) a été mis en place. Il s’agit ni plus ni moins que d’un annuaire. Cet annuaire fonctionne sur la base de “Serveur racine du DNS”. Historiquement, il existe 13 de ces serveurs racines dans le monde, et 10 se trouvent aux États-Unis. Ces serveurs sont dupliqués, partout autour du globe, afin d’assurer la résilience du réseau. Il représente l’une des manifestations qu’Internet n’est pas seulement immatériel, mais bien basé sur des infrastructures et les États-Unis en sont au centre.

Carte historique du serveur racine du DNS

La majorité de ces serveurs ont également des machines répartis dans différents lieux pour être au plus proche du client. Cartographie : Matthäus Wander / Wikimedia.

Pour que l’information circule sur Internet à travers le monde, elle passe par des pipelines, des câbles sous-marins. Contrairement à ce que pourraient laisser croire des initiatives récentes comme Starlink, les satellites représentent moins de 0,4% de la circulation des données sur internet d’après des chiffres de 2018. Les initiatives comme Starlink ne sont pas de nature, pour le moment, à remettre en cause la prépondérance écrasante des câbles par lesquels transitent 99% des données qui circulent sur internet.

En 2019, on comptait 378 câbles sous-marins à travers le monde, représentant 1,2 million de kilomètres d’équipements soit 32 fois le tour de la Terre. Le seul territoire américain est connecté à 91 câbles. En 2018, la NSA estimait que 80% des données qui transitent dans le monde passent par les États-Unis. Logiquement, ces données sont aussi aspirées vers le pays qui compte le plus de centres de données. On en compterait pas moins de 1910 aux États-Unis, pour 4500 sur la planète. À titre de comparaison, la France n’en compte que 161, la Grande-Bretagne, à la deuxième place, 279.

Carte des câbles sous-marin

Répartition des câbles sous-marins dans le monde. Source : submarinecablemap.com.

Les GAFAM : symboles modernes de l’hégémonie américaine sur internet

Les détails techniques du fonctionnement d’internet sont globalement peu connus. Ce qui rend manifeste la domination américaine pour le grand public, c’est l’omniprésence de ses géants technologiques : les GAFAM.

En allumant son ordinateur, un utilisateur français a de grandes chances de tomber sur le logo de Microsoft ou sur celui d’Apple. En voulant accéder à Internet c’est bien souvent celui de Google qui apparaît, en voulant se connecter à un réseau social, celui de Facebook ou l’un de ses services. Pour ses achats de noël ? Amazon… Les GAFAM, Google, Amazon, Facebook, Apple, et Microsoft, sont partout et leurs capitalisations boursières se hissent constamment au sommet des classements mondiaux.

Une omniprésence qui effraie jusqu’au pays qui les a vus naître, où des procédures antitrust sont en cours, notamment pour Facebook, et Google.Pourtant, les GAFAM sont le résultat d’une politique volontariste, et n’existent pas par hasard. L’administration de Bill Clinton, lors de son second mandat, a émis le souhait de développer des entreprises leaders sur le domaine de l’information privée. Pour le chercheur en cyberstratégie Laurent Bloch, “les géants de la Silicon Valley Tech doivent une grande partie de leur pouvoir à la puissance des États-Unis et aux énormes investissements publics, depuis des décennies, dans les secteurs de la haute technologie (et dans la R&D publique et privée)”. Les GAFAM sont des entreprises privées, mais elles ont toujours bénéficié, d’une façon ou d’une autre, du soutien de leur pays : récemment encore, alors que les relations entre Trump et la Silicon Valley n’étaient déjà pas au beau fixe, ce dernier n’a pas hésité à menacer la France de sanction en cas de mise en œuvre d’une taxe GAFA.

Les pays autoritaires veulent façonner leur internet, loin de l’influence américaine

Cette mainmise américaine sur les différents aspects d’internet : normes internationales, infrastructure, logiciel, économique… des pays cherchent à s’en émanciper. Les premiers d’entre eux sont les pays autoritaires, hostiles à l’influence américaine, et peu enclins à accepter un réseau de communication libre et non contrôlé sur leurs territoires. Ce sont, naturellement, les premiers à rechercher l’instauration d’un réseau balkanisé.

L’un des exemples les plus spectaculaires de splinternet, au sens le plus radical du terme, est celui de la Russie. Fin 2019, le pays s’est délibérément coupé du réseau mondial. Le but de l’opération était de tester un réseau natif russe, parallèle à Internet, appelé Runet. Conséquence d’une loi votée par le parlement russe en mars 2019 sur la souveraineté d’internet. L’idée des parlementaires est explicitement de se prémunir “d’influence négative externe”. Inutile de préciser à qui pensent les autorités russes au travers de cette formule…

Ce coup d’éclat a cependant laissé dubitatifs les observateurs extérieurs, peu convaincus de la capacité et de l’intérêt pour la Russie d’adopter durablement un réseau en vase clos. Dans son intervention de 2018, Eric Schmidt ne croit pas à ce scénario, celui de l’apparition d’Internets parallèles, par pays. Il s’inquiète plus volontiers de l’exemple de la Chine. Contrairement au cas russe, l’Empire du Milieu ne cherche pas à développer son propre réseau, plutôt à s’y aménager un espace contrôlé. Une mesure protectionniste, appliquée à Internet. Pour une raison simple, même les pays autoritaires ont besoin pour commercer, échanger, avec les autres pays, de rester sur un réseau commun, de le garder interopérable avec le reste du monde.

Ce n’est pas pour rien si les États-Unis mènent une guerre économique contre la Chine. Ce n’est pas simplement une lubie trumpienne, Joe Biden, son successeur, a bien l’intention de perpétuer cette politique. Ce conflit commercial concerne de nombreux secteurs de l’économie, mais médiatiquement c’est celui des nouvelles technologies liées à Internet qui occupe toute la place. Les initiatives américaines les plus spectaculaires concernent deux géants chinois, Huawei et ByteDance, l’entreprise mère du réseau social TikTok. L’interdiction de ces entreprises aux États-Unis n’est rien d’autre qu’une manifestation d’un splinternet à la sauce américaine, dans le but de conserver un leadership historique.

La montée en puissance technologique de la Chine

La Chine a décidé de mener très tôt une politique d’indépendance sur internet vis-à-vis des États-Unis. Elle a érigé depuis 2009 une “grande muraille numérique” qui interdit à plusieurs GAFAM l’accès à son marché intérieur : Facebook ainsi que sa filiale WhatsApp, Google et YouTube, Microsoft est aussi touchée avec l’interdiction de Skype, à cela s’ajoutent d’autres services comme Twitter. Ces mesures et l’importance du marché chinois ont permis l’éclosion de grandes sociétés locales, les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) auxquelles il convient d’ajouter Huawei et ByteDance. Grossièrement, Baidu fait office de Google chinois, Alibaba évoque plutôt Amazon, Xiaomi comme Huawei peuvent être assimilés à Apple, Tencent avec WeChat et Weibo propose des services ressemblant à WhatsApp ou Twitter. Toutes ces entreprises n’ont pas encore réussi à s’imposer au niveau mondial et sont encore loin d’égaler les chiffres d’affaires des GAFAM. En septembre 2019 les GAFAM représentaient 801 milliards de dollars de chiffres d’affaires, et les BATXH 329 milliards. Ironiquement, comme aux États-Unis, la Chine réfléchit à prendre des mesures antitrust contre ses champions. Mais le résultat est là : le “splinternet” existe bien. Jusqu’en 2018, sans VPN, un Occidental perdait vite ses repères sur l’internet chinois. Depuis quelques années, la Chine comme la Russie ont interdit l’usage de VPN, marquant d’autant plus le fossé dans les services proposés.

Au-delà de la censure ou de la rivalité commerciale, la Chine fait peur pour sa montée en gamme technologique. La question de la 5G en est la manifestation la plus évidente. Huawei s’est rapidement imposée comme l’entreprise leader de la nouvelle norme de réseau mobile à travers le monde. Une prépondérance technologique insupportable pour les États-Unis, alors que le pays ne compte aucune entreprise capable de rivaliser avec Huawei. C’est la raison qui sous-tend les pressions américaines contre l’entreprise chinoise à partir de l’arrestation de Meng Wanzhou, directrice financière de Huawei et fille de son fondateur, fin 2018 au Canada. Depuis, Donald Trump a envisagé le rachat de concurrents européens de Huawei, Nokia et Ericsson. Il a multiplié, avec succès, les initiatives pour empêcher les alliés des États-Unis de s’équiper avec du matériel ZTE ou Huawei. La loi sur le renseignement national chinois de 2017 qui contraint les entreprises locales à fournir des informations sur demande du gouvernement est un prétexte tout trouvé.

D’un point de vue matériel, l’une des plus grandes faiblesses chinoise est sans doute celle des puces et semi-conducteurs, éléments vitaux des objets connectés. La Chine ne produit que 18% de ses puces en 2020. Les États-Unis ne s’y sont pas trompé en plaçant sur liste noir l’entreprise Semiconductor Manufacturing International Corporation (SMIC). C’est via cette entreprise, en partie détenue par l’État, que la Chine espérait obtenir son autosuffisance dans ce domaine, deuxième secteur où elle importe le plus. Le blocage américain pourrait mettre en péril certaines activités, Huawei redoute par exemple de manquer de puces pour ses téléphones. Très conscient de cet angle mort, le pays multiplie les investissements à coup de centaines milliards de yuans pour refaire son retard.

Sur le plan institutionnel et de la normalisation d’Internet, l’Empire du Milieu renforce également son influence. Depuis 2015 l’agence de l’ONU, l’Union internationale des télécommunications (UIT) est dirigée par un secrétaire général chinois. Cette branche des nations unies a dans son champ de compétence la normalisation d’Internet. En avril 2020 la Chine a justement proposé un nouveau standard à l’UIT, “New IP”, censé remplacer le protocole de transfert de données TCP/IP adopté par ARPANET en 1983. Cette proposition, très controversée, pourrait mettre fin à l’anonymat sur internet en centralisant le réseau et en permettant d’identifier et bloquer une adresse IP si elle était adoptée.

Enfin, à l’image de son rival américain, la Chine a su associer le secteur du numérique dans son ensemble à ses ambitions géopolitiques. Les nouvelles routes de la soie, la stratégie d’extension commerciale de la Chine vers l’Europe, en traversant l’Asie, a un volet numérique. ZTE, Huawei, China Telecom, China Unicom et China Mobile ont remporté des contrats pour bâtir des réseaux en Birmanie, au Bangladesh, au Cambodge, Kirghizistan, Népal, Pakistan… Une stratégie qui va jusqu’en Afrique, où la Chine installe des infrastructures internet dans près de 25 États. Pour Eric Schmidt cela ne fait pas de doute, “regardez la façon dont l’IRB fonctionne – son initiative « Belt and Road » [le nom officiel de la politique des nouvelles routes de la soie], qui implique une soixantaine de pays – il est tout à fait possible que ces pays commencent à adopter les infrastructures dont dispose la Chine avec une certaine perte de liberté”.

La rivalité entre la Chine et les États-Unis pour la place de première puissance mondiale ne doit pas occulter les innombrables exemples d’initiatives entrainant une balkanisation d’Internet. Dans une liste publiée en 2003, actualisée en 2016, Reporter sans frontière recensait “15 ennemis d’internet”. La Birmanie, Cuba, l’Iran, la Syrie sont mentionnés pour censurer parfois des centaines de milliers de sites sur leur internet sans parler de la Corée du Nord. Récemment, la Biélorussie, qui a connu des manifestations à la suite de la réélection très controversée d’Alexandre Loukachenko, a carrément bloqué ou limité à plusieurs reprises le réseau en août et septembre 2020. Chaque pays censurant des sites ou services internet s’engage de fait dans un splinternet.

Le phénomène ne date pas d’hier. La nouveauté c’est la mise à niveau technique de la Chine, capable de soutenir ces pays et de servir de contre modèle crédible à l’internet issu des États-Unis. D’où les réactions américaines récentes, dignes d’une guerre froide technologique. Les sphères d’influence se disputent désormais en ligne.

Des usagers attendant le métro à ChongQing en Chine

Des usagers utilisant leur smartphone en attendant le métro à ChongQing en Chine. Photographie : Wei Zhong Lao / Unsplash.

La recherche de souveraineté numérique des démocraties sur internet

Le concept de splinternet est particulièrement pertinent pour les pays réputés autoritaires, du fait de la censure. Ils ne détiennent pourtant pas le monopole de l’interdiction de sites sur leurs territoires. En 2001 les partisans d’un réseau totalement libre, dont John Perry Barlow, avaient plutôt pour cible un pays démocratique : la France. Cette année-là, la justice de l’hexagone, en vertu de la loi Gayssot, prévue pour lutter contre le négationnisme, a exigé de Yahoo d’interdire l’accès aux sites spécialisés dans la revente de produits faisant référence au IIIe Reich. Une erreur pour les libertariens et leur vision purement technique d’internet.

Les pays réputés libres et démocratiques suivent la voie de la souveraineté numérique. Une expression à la mode qui désigne à la fois une volonté de contraindre les acteurs numériques américains à se soumettre aux lois locales, et le désir de se donner les moyens d’une indépendance économique et industrielle sur internet. En somme, un splinternet doux, se déployant à la fois au sein et contre la sphère d’influence numérique Américaine.

Le jeu d’équilibristes de la plus grande démocratie du monde

En Inde, internet se développe à vitesse grand V. Des progrès ouvrant la porte à un alléchant et immense marché pour les entreprises du numérique. L’Inde a cette spécificité d’être prise entre les deux sphères d’influence concurrentes, proche géographiquement de la Chine et observée avec avidité par les sociétés américaines. Le pays semble déjà avoir fait son choix. Un vieux conflit frontalier avec la Chine dans l’Himalaya s’est réchauffé en juin 2020. L’une des premières mesures de rétorsion prise par le gouvernement a été l’interdiction de 59 applications chinoises en juin, puis 118 en septembre. Un acte d’émancipation face aux services chinois. En parallèle les GAFAM multiplient les investissements à coup de milliards dans le sous-continent.

Pour autant, le gouvernement nationaliste de Narendra Modi, qui n’hésite pas à couper les réseaux mobiles à ses citoyens, n’a pas oublié la tradition protectionniste de l’Inde. En 2016 le gouvernement a par exemple empêché Facebook, dont l’Inde est le premier pays en termes d’abonnés, à mettre en place Free Basics, une offre internet gratuite. En 2018 une loi sur l’e-commerce visant explicitement les entreprises étrangères interdisait la vente de produits provenant de sociétés qu’elles détenaient à plus de 25% et Amazon est visé par une enquête antitrust. En 2019 une loi est passée pour interdire les cryptomonnaies, la Libra de Facebook est alors directement en ligne de mire. Une autre loi impose de localiser les données de paiement dans le pays.

Par ces mesures l’Inde protège son internet d’une trop grande influence des entreprises américaines. Le pays pourrait être enclin, par cette stratégie de se donner les moyens de faire émerger son propre géant technologique, l’entreprise de télécommunication Jio Reliance, activement soutenue par son gouvernement et bénéficiant de plusieurs investissements des GAFA.

Le réveil du Vieux continent ?

Reste à aborder l’Europe. L’Union européenne est moquée depuis longtemps pour son incapacité à dépasser ses divisions intestines, à adopter des stratégies globales pour prendre son indépendance vis-à-vis des États-Unis. La boutade de 1970 d’Henry Kissinger, secrétaire d’État américain, “L’Europe, quel numéro de téléphone ?” reste d’une cruelle réalité, y compris dans le secteur d’internet et du numérique. En 2013 les révélations d’espionnage massif de la NSA par Edward Snowden choquent profondément les gouvernements des pays membres. Dans l’immédiat, la seule réponse technique est l’installation d’un câble sous-marin entre le continent et le Brésil, à l’initiative de ce dernier, en 2014, pour éviter le passage par les États-Unis. Aucune réponse concertée autre que diplomatique, et encore, n’est apportée.

Encore aujourd’hui, les réponses aux pressions américaines pour ne pas s’équiper en matériel Huawei ou ZTE pour la 5G ont été totalement dispersées selon les États-membres. Pire, aucune stratégie globale n’a été mise en place pour favoriser les principaux concurrents des entreprises chinoises, les Européens Nokia et Ericsson.

Comme toute décision prise au sein de l’Union européenne, il faut se montrer patient. Pendant un certain temps, les réactions du continent ont tourné autour des médiatiques amendes de plusieurs milliards d’euros infligées par Margrethe Vestager, alors Commissaire européenne à la concurrence, à Google et Apple. Une goutte d’eau pour les deux entreprises capitalisées à plus de 1000 milliards de dollars. Devenue, avec les élections européennes de 2019, Vice-Présidente de la Commission, Margrethe Vestager a pour ambition de revoir les règles de concurrence européennes pour mieux les actualiser face aux défis actuels.

La prise de conscience du besoin d’une souveraineté numérique européenne a, récemment, accélérée l’émergence de premières annonces concrètes. Le Portugal veut profiter de sa présidence du Conseil de l’Union commencée le 1er janvier pour inciter l’Europe à déployer un réseau de câbles sous-marins plus autonome des États-Unis. Par ailleurs 13 pays européens ont exprimé leur volonté d’investir dans le domaine des semi-conducteurs, toujours en vue de réduire la dépendance de l’Union aux États-Unis dans ce secteur industriel fondamental. Un projet de cloud européen, Gaia-X, est en train de voir le jour. Son intérêt du point de vue de la souveraineté pose cependant question : ses fondateurs veulent l’ouvrir aux entreprises extra-continentales. Plus concrètement, dès aujourd’hui, l’un des points forts de l’Europe est sa politique de protection des données sur le réseau avec le RGPD. Le règlement a mis plus de six ans à émerger, mais constitue une réussite réelle. Avec le Digital Services Act et Digital Market Act tout juste votés par la Commission, l’ambition de contraindre les GAFAM à s’adapter aux spécificités européennes s’affirme encore un peu plus. C’est ici que s’épanouit le soft “splinternet” à l’européenne.

Margrethe Vestager Vice-présidente exécutive de la Commission européenne

Margrethe Vestager, Vice-présidente exécutive de la Commission européenne lors de la présentation du Digital Services Act. Capture d’écran : Siècle Digital / Parlement Européen.

Le Vieux continent se montre désormais plus combatif face à l’influence américaine sur Internet, mais ses initiatives restent limitées. Un angle mort persiste, celui d’une stratégie économique et industrielle commune visant à pousser des champions du numérique Européen. Une limite qui empêche, pour le moment, l’UE de se présenter comme une troisième voie crédible entre les États-Unis et la Chine dans la balkanisation actuelle d’Internet.

Les États-Unis, première puissance du cyberespace, mais pour combien de temps ?

Le cyberespace, comme les mers, l’air, la terre, l’espace, est devenu, malgré les rêves de ses précurseurs, un lieu géopolitique pour les gouvernements du monde entier. Ils cherchent à y exercer influence et souveraineté. Se faisant, ils entrainent naturellement un splinternet. Les lois nationales modifient les expériences de navigation en traversant les frontières, certains pays vont jusqu’à créer un espace parallèle pour se préserver d’influences extérieures. Sur le plan technique, de plus en plus d’États considèrent hautement stratégique de se doter d’entreprises nationales du numérique pour parer le risque de dépendance technologique.

Les États-Unis conservent une place largement prépondérante sur Internet, grâce à son héritage historique, ses capacités technologiques, son statut de première puissance mondiale, et la domination de ses entreprises commerciales. Ce leadership semble, toutefois, de plus en plus contesté à mesure que les gouvernements autour du globe s’approprient la question de la souveraineté numérique comme un enjeu majeur. L’Union européenne, tout en restant dans le sillon américain, souhaite faire reconnaître sa place originale dans le cyberespace. La Chine, elle, développe son propre modèle dans l’univers numérique au sens large et l’exporte à mesure que l’Empire du Milieu affirme sa puissance hors de ses frontières.

Au milieu de toute ces aspirations de puissances ou d’indépendances, l’utopie libertarienne d’un Internet unique, transfrontalier et à la gouvernance exclusivement technique semble définitivement appartenir au passé, si tant est qu’elle ait été une réalité un jour. La balkanisation d’Internet n’est pas une nouveauté, elle semble au contraire s’approfondir un peu plus chaque jour.