Les PDG de Twitter, Facebook et Google ont été entendus par des membres du Congrès réunissant deux sous-comités du Comité de l’énergie et du commerce de la Chambre des représentants, lors d’une audience qui a duré 5h30. Jack Dorsey, Mark Zuckerberg et Sundar Pichai ont dû s’expliquer sur la désinformation qui pullule sur leurs plateformes respectives, avec des conséquences qui peuvent être dramatiques.

Ambiance très électrique

Les trois PDG ont désormais l’habitude de témoigner devant des élus américains, mais cette audience était très particulière à un égard : il s’agissait de la première depuis les événements du Capitole, lorsque des supporteurs de Trump ont pénétré l’édifice dans lequel les députés étaient en train de valider les résultats de l’élection présidentielle. Cette insurrection a profondément marqué certains membres du Congrès qui ont craint pour leur vie, et étaient par conséquent à fleur de peau pendant l’audience. Celle-ci portait notamment sur le rôle de Facebook, de Google et de Twitter dans les événements qui se sont produits le 6 janvier dernier.

En effet, le FBI a démontré qu’une milice d’extrême droite s’était organisée sur Messenger, et que de très nombreux comptes liés à la mouvance Qanon étaient actifs sur Twitter ; la plateforme en a retiré plus de 40 000 suite à la prise du Capitole. Les députés ont logiquement questionné les PDG sur ce point bien précis, en leur demandant si leur firme avait joué un rôle, ou non, dans cet événement. Si Mark Zuckerberg et Sundar Pichai ont détourné l’attention et évité de répondre frontalement à la question, Jack Dorsey a admis que Twitter pouvait en être tenu responsable : « Oui. Mais vous devez également prendre en considération l'écosystème plus large. Il ne s'agit pas seulement des plateformes technologiques que nous utilisons », a-t-il déclaré.

Jack Dorsey lors de l'audience virtuelle face au Congrès.

Le PDG de Twitter n'a pas hésité à critiquer les questions des députés sur son réseau social. Image : Capture d'écran / YouTube

De son côté, Zuckerberg a blâmé Donald Trump ainsi que ses soutiens : « Je pense que la responsabilité incombe aux personnes qui ont pris des mesures pour enfreindre la loi et faire l'insurrection ». Il a également assuré que les fausses informations circulaient principalement sur les applications de messagerie, où les algorithmes ne boostent pas le partage de contenu.

À certains moments, l’ambiance était très électrique, avec des députés si remontés qu’ils coupaient la parole aux PDG. Pendant l’audience, Jack Dorsey n’a pas hésité à publier un sondage sur Twitter se moquant ouvertement de la tournure prises par les questions des élus. Agacé, le député républicain Bill Johnson a fustigé l’attitude des trois hommes d’affaires : « Il y a beaucoup de suffisance parmi vous. Il y a cet air d'intouchabilité dans vos réponses à la plupart des questions difficiles qui vous sont posées ».

Le modèle économique des Big Tech dans le viseur du Congrès

Car c’est bel et bien le modèle économique de plateformes comme Twitter, Facebook et YouTube qui est ici pointé du doigt. Selon les élus, les algorithmes sont pensés pour que les utilisateurs restent scotchés à leur écran et continuent de scroller indéfiniment. Pour cela, le contenu qui leur est proposé colle à ce qu’ils veulent voir, quitte à ce qu’il soit problématique. L’objectif est clair : garder les personnes connectées et amasser le plus d’argent possible quitte à ce que cela ait un impact incroyablement néfaste sur la société. « Vous pouvez réduire ce contenu. Vous pouvez réduire sa visibilité. Vous pouvez réparer cela. Mais vous choisissez de ne pas le faire. Vous avez les moyens. Mais à chaque fois, vous choisissez l'engagement et le profit plutôt que la santé et la sécurité des utilisateurs », a déclaré le député Mike Doyle lors de son discours d’ouverture.

Aussi bien Dorsey que Pichai et Zuckerberg ont quant à eux avancé les nombreuses mesures mises en place par leurs entreprises pour lutter contre la désinformation relative aux élections, à la Covid-19 et aux vaccins. Il est en effet impossible de nier les nombreux efforts des réseaux sociaux pour endiguer la propagation de fake news ces derniers mois. Facebook, YouTube et Twitter ont ainsi ajouté des étiquettes sous les publications trompeuses portant sur la Covid-19, mais également sous les posts contenant des informations non vérifiées à propos des élections présidentielles. Facebook et Twitter ont par ailleurs pris des mesures concrètes pour réduire la visibilité des contenus anti-vaccins. Plus récemment, le réseau social de Jack Dorsey a lancé Birdwatch, un outil collaboratif pour lutter contre la désinformation, tandis que Facebook a annoncé avoir désactivé 1,3 milliard de faux comptes.

Mark Zuckerberg lors de l'audience virtuelle face au Congrès.

Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, assure que son réseau social n'a joué aucun rôle dans la prise du Capitole. Image : Capture d'écran / YouTube

Républicains et démocrates unis, mais pas avec les mêmes revendications

Pour les élus toutefois, ces mesures ne sont pas suffisantes. Plusieurs d’entre eux ont ainsi cité des études indiquant que la désinformation et l'extrémisme sévissaient toujours sur ces plateformes. Pour que ses efforts soient payants, Twitter devrait par exemple « éliminer toutes les fausses informations sur la Covid-19 - et non pas étiqueter ou réduire leur propagation, mais les supprimer », selon la démocrate Anna Eshoo.

Les approches des deux partis ont d’ailleurs été différentes : si les requêtes des démocrates ont davantage porté sur les algorithmes des plateformes mettant en avant les contenus haineux et la désinformation, les républicains, eux, se sont plus intéressés aux conséquences de l’usage des réseaux sociaux sur les enfants. « J'ai deux filles et un fils qui ont un handicap. Laissez-moi être claire. Je ne veux pas que vous définissiez ce qui est vrai pour eux. Je ne veux pas que leur avenir soit manipulé par vos algorithmes », a affirmé la républicaine Cathy McMorris Rodgers. Dans cette optique, des républicains ont également demandé à Zuckerberg de détailler ses plans pour la mise en place d’une plateforme Instagram pour les moins de 13 ans. Ce dernier est toutefois resté très évasif en précisant que le projet n’en était qu’à ses débuts.

Les républicains ont en outre critiqué l’approche prise par les grandes plateformes numériques qu’ils jugent anti-conservatrices, en pointant notamment du doigt le bannissement de Donald Trump de Twitter et de Facebook.

Vers une réforme de la Section 230

La tenue de cette audience portait évidemment sur une question qui agite la sphère politique américaine depuis de nombreux mois : la réformation de la Section 230 du Communications Decency Act. Ce texte garantit en effet une immunité aux plateformes internet pour le contenu tiers qu’elles hébergent. Actuellement, Facebook, Google ou Twitter ne peuvent pas être tenus responsables si une personne appelle au meurtre d’une autre sur leur plateforme, et que ce message est partagé des millions de fois. C’est cette impunité que les législateurs ciblent.

Sundar Pichai lors de l'audience virtuelle face au Congrès.

Le PDG de Google, Sundar Pichai, appelle à des mesures plus concrètes contre la désinformation. Image : Capture d'écran / YouTube

Sur ce point, les trois PDG se sont déclarés en faveur d’une nouvelle réglementation. « Je pense que la Section 230 bénéficierait de changements réfléchis pour mieux fonctionner pour les gens », a déclaré Zuckerberg. Le dirigeant de Facebook estime que les plateformes devraient être tenues de démontrer qu'elles disposent de systèmes permettant d'identifier les contenus illicites et de les supprimer, il assure en outre que les réseaux sociaux moins importants ne devraient pas avoir les mêmes obligations que les mastodontes de la Silicon Valley. S’ils se sont montrés plus modérés, Sundar Pichai et Jack Dorsey ont été dans le même sens que leur homologue en appelant à davantage de transparence et en faisant la promotion de politiques plus claires en matière de modération de contenu, mais ils n’ont pas évoqué le rôle que le gouvernement pourrait jouer dans cela.

Finalement, l’audience n’a pas vraiment permis de lever le voile sur les pratiques des grandes plateformes numériques, avec un débat parfois haché et peu constructif. On peut néanmoins s’attendre avec quasi certitude à une réforme en profondeur de la Section 230 dans les mois à venir, ce qui devrait par la suite entraîner un réel changement dans le visage numérique mondial, tant son impact serait conséquent sur les réseaux sociaux.