Nous n’avons jamais connu un président des États-Unis autant adepte des réseaux sociaux. Bien avant qu’il endosse ce rôle, Donald Trump était déjà un véritable tweetos dans l’âme et cela, depuis son compte personnel. Twitter est devenu une arme politique redoutable et Trump l’a parfaitement compris. Toujours limite dans ses propos, il a longtemps bénéficié de la souplesse des modérateurs de Twitter.

Pourtant, après s’être fait « masquer » deux tweets cette semaine, le président américain a décidé d’entrer en guerre contre les réseaux sociaux. Donald Trump a signé le 28 mai 2020, un décret qui remet en cause la section 230 du « Communications Decency Act ». Une loi de 1996 fixant le cadre des responsabilités des réseaux sociaux. Une longue bataille juridique est sur le point de s’ouvrir et c’est une fois de plus sur Twitter qu’il fait passer le message.

Pourquoi Donald Trump s’engage-t-il dans une telle bataille juridique ?

C’est une petite musique qui se répète depuis plusieurs années. Depuis l’avènement des réseaux sociaux, les politiciens sont nombreux à s’être déjà confrontés au règlement de Twitter. Il n’y a pas de passe-droit, les règles sont les mêmes pour tout le monde. Si un contenu est jugé « offensant », ou qu’il relate de fausses informations, les réseaux sociaux peuvent choisir de le masquer.

Le média Technology Review édité par le MIT rappelle que Donald Trump n’est pas le premier à être confronté à cette législation. Milo Yiannopoulos, un journaliste pro-trump, a violé à plusieurs reprises les règles de Twitter et s’est vu retirer dans un premier temps son petit badge bleu, si précieux, attestant de la certification d’un compte. Il déclarait suite à cela que :

 » Il devient très clair que Twitter et Facebook en particulier, censurent et punissent les points de vue des conservateurs et des libertaires ».

Finalement Twitter décidera de bloquer totalement son compte après qu’il ait participé à une campagne de harcèlement moral contre l’actrice américaine Leslie Jones. C’est l’exemple d’une personnalité d’extrême droite, comme il en existe beaucoup d’autre, ayant fait les frais de la politique de Twitter pour non respect des règles de base du réseau social. Cette semaine, c’est au tour de Donald Trump de se frotter à ce même règlement. Et cela ne lui plaît pas.

Déjà, le 9 mars 2020, Twitter apposait son tag « média manipulé » pour la première fois sur une vidéo retweetée par Trump. Il s’agissait d’une vidéo postée sur Twitter par San Scavino, le directeur des réseaux sociaux de la Maison Blanche. Ce contenu, où l’on entend Joe Biden dire : « Excuse me. We can only re-elect Donald Trump » a été manipulé car dans sa version originale, l’homme politique disait plutôt cela : « Excuse me. We can only re-elect Donald Trump if in fact we get engaged in this circular firing squad here. It’s gotta be a positive campaign so join us ».

On se souvient également qu’en 2017, un employé de Twitter fermait carrément le compte de Trump pour son dernier jour de travail. Pendant 11 minutes, le compte Twitter du président était suspendu. Un petit moment de bonheur, possible grâce à un employé de Twitter qui a voulu marquer son dernier jour de travail par un exploit, tout en faisant passer un message politique fort. On vous laisse imaginer dans quel état Donald s’est retrouvé à ce moment-là.

Un combat acharné contre les réseaux sociaux

Il y a quelques jours, un tweet du président des États-Unis mentionnant la campagne présidentielle qui doit se tenir dans quelques mois a été signalé par Twitter. Le réseau social a ajouté la mention « vérifiez les faits » sous ce tweet. Le locataire de la Maison Blanche a été pris d’une colère noire. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Il décide de se venger et menace de « fermer les réseaux sociaux ». Rien n’y fait, quelques jours plus tard, alors que Trump menace les manifestants de Minneapolis de se faire tirer dessus s’ils continuent de manifester, Twitter réitère et masque son tweet.

« Nous en avons assez ». Ce sont les mots prononcés par Donald Trump dans le bureau ovale jeudi avant de signer ce fameux décret qui doit permettre de révoquer la section 230 du « Communications Decency Act ». Si aujourd’hui les réseaux sociaux bénéficient d’une immunité concernant la responsabilité des contenus que leurs utilisateurs publient. Cette loi datant de 1996 pourrait bien être réinterprétée et compliquer la tâche pour les réseaux sociaux. Pour Trump :

« C’est une grosse affaire dans laquelle nous nous engageons. Les républicains estiment que les plateformes de médias sociaux font taire les voix des conservateurs. Nous allons les réglementer fortement, ou les fermer, avant de permettre que cela ne prenne trop d’ampleur. .Les réseaux sociaux ont un bouclier depuis des années. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Bientôt, ils n’auront plus ce bouclier ».

Voilà qui ressemble à une escalade inévitable d’un conflit qui se joue depuis des années entre les grands réseaux sociaux et les politiques. Pourtant les plateformes reconnaissent leur rôle dans l’amplification de la désinformation, des abus et des opinions extrêmes. Twitter était même le premier réseau social à vouloir rétablir une certaine justice. Le réseau interdisait en novembre 2019 la parution des publicités politiques pour que tout le monde soit au même niveau. Jack Dorsey, fondateur de Twitter affirmait à l’époque que :

« Un message politique gagne du terrain lorsque les gens décident de suivre un compte ou de retweeter. Le fait de payer pour atteindre une audience enlève cette décision, et force les gens à recevoir des messages politiques parfaitement optimisés et ciblés. Bien que la publicité sur Internet soit incroyablement puissante et très efficace pour les annonceurs commerciaux, ce pouvoir comporte des risques importants pour la politique, où il peut être utilisé pour influencer les votes et affecter la vie de millions de personnes ».

Une initiative louable mais qui n’allait clairement pas dans le sens de Donald Trump.

Qu’en pensent les principaux intéressés ?

Facebook et Twitter ont vivement critiqué la réaction du président américain concernant la révision de la section 230 du « Communications Decency Act ». Ils estiment qu’il s’agit d’une approche réactionnaire et politisée à propos d’une loi historique. Selon Twitter :

« La section 230 protège la liberté d’expression. Elle est régie par des valeurs démocratiques. Les tentatives du président de la révoquer unilatéralement menacent l’avenir de la liberté d’expression en ligne et plus globalement d’Internet ».

Dans une interview accordée au Guardian, Mark Zuckerberg affirme qu’aucune entreprise privée ne devrait agir comme « l’arbitre de la vérité ». Les réseaux sociaux, en particulier Facebook et Twitter, ne devraient pas être en mesure de le faire. Son entreprise a réagi à cette nouvelle par la voix de Liz Bourgeois, porte-parole du réseau social. Elle a déclaré que :

« Notre plateforme a été conçue pour faire vivre des opinions diverses. Nous croyons en la protection de la liberté d’expression sur nos services, tout en protégeant notre communauté contre les contenus nuisibles, notamment les contenus destinés à empêcher les électeurs d’exercer leur droit de vote. Ces règles s’appliquent à tout le monde. L’abrogation ou la limitation de l’article 230 aura l’effet inverse. En nous exposant à une responsabilité concernant ce que disent des milliards de personnes, nous ne ferons pas mieux notre travail ».

La section 230 doit-elle être repensée ?

Il faut bien reconnaître que Donald Trump n’est pas le seul à vouloir se débarrasser de cette section 230 du « Communications Decency Act ». Certains démocrates y songent également. C’est le cas de Joe Biden, candidat démocrate pour les présidentielles américaines, mais aussi de Bernie Sanders, farouche opposant à la politique de Donald Trump. Ce dernier déclarait à Vox quand il était encore en lice pour les présidentielles que :

« Je pense que les géants technologiques et les plateformes en ligne ne devraient pas être dégagés de leur responsabilité lorsqu’ils autorisent sciemment sur leurs plateformes des contenus qui encouragent et facilitent la violence. L’article 230 a été rédigé bien avant l’ère actuelle des communautés en ligne. Je travaillerai donc avec des experts et des défenseurs des libertés pour garantir que ces grandes entreprises soient tenues responsables lorsque des contenus offensants seront publiés, tout en protégeant le droit fondamental de la liberté d’expression dans ce pays et en m’assurant que les groupes de droite n’abusent pas de la réglementation pour faire avancer leur programme ».

Comme le rapporte The Verge, la Federal Communications Commission (FCC) est divisée sur le sujet. Selon Jessica Rosenworcel, membre de la FCC : « la révision de la section 230 n’est pas la bonne réponse à apporter à ce problème ». Pourtant, Brendan Carr, également membre de la FCC, affirme que : « cette proposition a du sens. La Federal Communications Commission pourrait être à la tête de l’arbitrage des contenus publiés sur les réseaux sociaux ».

Et maintenant, que va-t-il se passer ?

Alors que le Minnesota s’embrase avec l’affaire George Floyd, on ne sait pas bien ce que l’été nous réserve. Comme l’explique Anthony Zurcher pour BBC, Donald Trump a promis « une grande action », mais il faudra beaucoup de temps avant que ce coup de communication de la Maison Blanche ne se transforme en actions réelles et concrètes.

Comme l’explique le New York Times, cette manœuvre juridique risque d’être contestée devant les tribunaux. Les réseaux sociaux ne se laisseront pas faire et ils sont dans leur droit. Le Times a sollicité plusieurs experts juridiques et ils sont unanimes : une telle décision a de grandes chances d’être annulée en justice. La réalité est que Donald Trump s’octroie le pouvoir d’attaquer les réseaux sociaux alors qu’il n’en a pas le droit. On pourrait même aller plus loin et imaginer que ce coup de force puisse se retourner contre lui.

Une chose est sûre : Twitter risque de jouer le jeu du président américain. Qui dit révision de la section 230, dit forcément plus de contrôle de la part des réseaux sociaux pour éviter que des messages ne respectant pas les règles en vigueur soient publiés. Ironiquement, Donald Trump est un grand bénéficiaire de cette fameuse section 230. Mensonges, fausses informations, diffamation… Le locataire de la Maison Blanche ne se refuse rien. Alors oui, Twitter va modérer avec force les tweets de Trump et nous en avons déjà eu la démonstration. Quelques heures après la signature du décret, la plateforme a déjà masqué un premier message de l’intéressé.

Le chemin est encore long pour Trump s’il souhaite que ses menaces aboutissent. Il faudra revoir la loi fédérale, promulguer de nouveaux règlements, les voter et ensuite, les défendre devant les tribunaux. D’ici à ce que tout cela se soit passé, les élections présidentielles américaines auront certainement déjà eu lieu. Trump le sait.

C’est justement pour cette raison qu’il fait pression pour que le Congrès adopte une nouvelle législation. Une manière plus directe de modifier la législation américaine. Ce coup de communication peut-il lui permettre de gagner la bataille de l’opinion publique ? C’est fort probable, mais malheureusement, il s’illustre une fois de plus comme un président qui divise les américains. Au-delà des faits, Donald Trump est attaché aux symboles. Sur ce plan, on peut dire qu’il a gagné la bataille.