L’avenir est incertain pour les salariés de Twitter. Tourmentés par le rachat du réseau social par Elon Musk, en discussion depuis le mois d’avril, les salariés subissent ce qu’ils appellent une « taxe de chaos ». Une enquête du Wall Street Journal publiée le 20 mai dévoile leurs craintes.

Au cœur des tensions

Il ne fait pas bon de travailler pour Twitter ces derniers temps. Pour rappel, l'entreprise est en cours de rachat par le milliardaire Elon Musk pour 44 milliards de dollars. Récemment, le PDG de Tesla avait gelé son projet d’acquisition en réclamant plus de précisions sur le volume de faux comptes et de spams présents sur le réseau social. Pour Twitter, il s’agit de moins de 5% des profils. Pour Elon Musk, on parle d’au moins 25% de faux comptes.

Pour les investisseurs, la crainte est qu’Elon Musk renégocie le prix d’achat du réseau social. Pour rappel, le milliardaire offre 54,20 dollars par action. Dans une réponse à un tweet posté le 21 mai, le dirigeant de SpaceX laissait entendre que si le nombre de faux comptes était d'environ 25%, le prix de rachat, fixé alors à 44 milliards de dollars, devrait coûter 25% de moins.

Les discussions entre Elon Musk et les employés de la plateforme sont tendues. Quelques jours auparavant, Parag Agrawal, directeur général de Twitter, a détaillé dans un thread comment le réseau social calculait le nombre de bot et a déclaré « avoir partagé une vue d’ensemble du processus d’estimation avec Elon ». Ce à quoi l’intéressé a répondu… avec un emoji crotte.

Cette attente, depuis maintenant plusieurs mois, a créé une ambiance pesante sur les équipes de Twitter. Le nombre de questions sans réponses et les inquiétudes ne cessent de croître.

Le 13 mai, dans une conversation interne à laquelle The Wall Street Journal a pu avoir accès, Jay Sullivan, nouveau chef de produit de Twitter, a déclaré « s’attendre à ce que la “taxe sur le chaos” et les hauts et les bas continuent ».

Jay Sullivan remplace l’un des deux cadres renvoyés plus tôt dans le mois par Parag Agrawal. Bruce Falck et Kayvon Beykpour, responsables du secteur des produits, ont été licenciés sans ménagement pour des raisons budgétaires. Kayvon Beykpour était en congé paternité quand il a appris la nouvelle.

D’après The Wall Street Journal, Jason Goldman, un des premiers dirigeants de Twitter, a affirmé que le réseau social « a traversé de nombreux moments terribles, la plupart auto-infligés. Celui-ci est de loin le pire. C’est un agent du chaos imposé de l’extérieur et qui ne fait pas preuve de bonne foi ».

Les employés de Twitter voient flou

Les salariés de Twitter ne savent plus sur quel pied danser. Beaucoup se sentent « sous-estimés et humiliés » par les attaques du milliardaire sur les réseaux sociaux. Certains ont même passé leurs profils en privé par crainte d’être harcelés par les fans de Musk, à l’instar de Vijaya Gadde, responsable juridique, politique et confiance de Twitter. Elon Musk avait posté un mème moqueur de la juriste retweeté par près de 56 000 utilisateurs.

En réponse à ces agissements, certaines personnes se sont indignées comme Dick Costolo, ancien directeur général de Twitter de 2010 à 2015. Il tweetait « Qu’est-ce qui se passe ? Vous faites d’un cadre de l’entreprise que vous venez d’acheter la cible de harcèlement de menaces » pour faire prendre conscience à Elon Musk la proportion que peut avoir chacune de ses paroles.

À cela s’ajoute la remise en cause des décisions de modération du réseau social. Le patron de SpaceX entend faire de Twitter un bastion de la liberté d’expression à l’américaine. L'arrivée d’Elon à la tête de l’entreprise pourrait envoyer valser le travail des centaines de personnes qui ont fait en sorte de rendre la plateforme plus sûre. Il a d’ailleurs avoué être favorable à un retour de Donald Trump sur la plateforme, dont le compte avait été suspendu définitivement en janvier 2021 après l’attaque du Capitole.

Certains membres du personnel craignent pour la crédibilité de la société. Ils ont signalé au Time que la nouvelle position d’Elon Musk risquait de remettre en question la confiance des utilisateurs envers la politique de lutte contre les abus mise en place par Twitter. « À de nombreuses reprises, ses abonnés ont été les auteurs d’un harcèlement ciblé et ont utilisé son profil comme un appel au harcèlement. Ce sont exactement les comportements que nous essayons de limiter », ont-ils confié.

Plusieurs salariés alertent sur la façon dont les médias mettent en avant Elon Musk. Pour Lara Cohen, responsable des partenaires, la relation qu’entretient le milliardaire avec la presse est « douloureuse à regarder ». Elle dénonce « la façon dont certains médias le couvrent et en font des gros titres juste parce qu’il a “dit” quelque chose (que ce soit légal ou factuellement exact ou possible ou non) ». Selon elle, il bénéficie de la même couverture médiatique que Trump en 2016.

Des départs chez les cadres de Twitter

Des cadres du réseau social comme Katrina Lane, vice-présidente des services Twitter, Max Schmeiser, responsable de la science des données et Ilya Brown, vice-président de la gestion des produits ont abandonné le navire.

Cependant, d’après Bloomberg, les trois anciens employés sont partis de leur plein gré. Ilya Brown précise dans un tweet que la possible arrivée d’Elon Musk n’est pas la cause de son départ. Musk n’en a pas moins la réputation d’être extrêmement exigeant et a confirmé qu’il le serait avec les employés. « Les attentes en matière d’éthique de travail seront extrêmes, mais beaucoup moins que ce que j'exige de moi-même » indiquait-il dans un tweet.

Plusieurs employés sont à la recherche d’un nouvel emploi. Les recruteurs ont rapporté au Wall Street Journal avoir rencontré plus de succès qu’auparavant pour débaucher chez Twitter. Toutefois, d'après le magazine américain Fortune, l’intérêt pour obtenir un poste chez le réseau social a bondi de 263% entre le 24 et le 30 avril.

Pour rassurer ses équipes, l’entreprise basée à San Francisco a tenu pas moins de 15 réunions pour échanger autour du rachat, de l’arrêt temporaire des recrutements et d’autres changements survenus. Des employés, anciens comme toujours en poste, ont indiqué que Twitter avait été transformé de manière irréversible au cours de ces 5 dernières semaines. Malgré tout, certains employés sont enthousiastes à l’arrivée de Musk à la tête de l’oiseau bleu. Ils estiment qu’il a les capacités de pousser le réseau social et ses équipes à leur plein potentiel. Pour le moment, le rachat est toujours suspendu.