Alors qu’une panne sans précédent vient de toucher les différents services de Facebook, celle-ci n’est probablement pas le plus gros souci du géant de la Silicon Valley actuellement. Frances Haugen, ancienne employée du réseau social, a en effet dévoilé de nombreux documents accablants sur les pratiques de la plateforme qu’elle accuse de largement prioriser le profit au détriment de la sécurité.

Des pratiques très loin de l’éthique

La lanceuse d’alerte a finalement décidé de dévoiler son identité après avoir fait parvenir de nombreux comportements problématiques de Facebook au Wall Street Journal. Son témoignage a notamment permis au média américain de révéler que la modération sur le réseau social différait selon la popularité des utilisateurs, que des organisations criminelles l’utilisaient ouvertement sans aucune conséquence, ou encore que l’entreprise était au courant qu’Instagram avait un impact néfaste sur la santé mentale des adolescents sans le dévoiler au grand jour. Surtout, elle insiste sur le fait que l’algorithme du réseau social est pensé pour améliorer la croissance sans vraiment se soucier des conséquences que cela peut avoir.

Pour obtenir ces informations, la femme de 37 ans a passé de nombreuses heures sur le réseau interne de Facebook, baptisé Facebook Workplace, où elle a découvert des affaires sordides sur la firme. Elle a fait appel à des avocats spécialisés dans la défense des lanceurs d’alerte et devrait témoigner devant le Congrès ce mardi 6 octobre. Elle assure en outre être prête à collaborer avec les régulateurs américains et européens. « Je ne déteste pas Facebook. J'aime Facebook. Je veux le sauver », a-t-elle écrit avant de quitter son emploi.

La lutte contre la désinformation mise de côté après les élections

Frances Haugen a rejoint l’entreprise en 2019 en tant que membre d’une équipe d’environ 200 personnes baptisée Integrity Team, qui se concentrait sur les élections dans le monde entier. Son objectif : construire un outil pour étudier le ciblage potentiellement malveillant de l'information sur des communautés spécifiques. Néanmoins, elle s’est rapidement rendue compte du manque de personnel dans les divisions s’intéressant aux problèmes liés à l’exploitation humaine. « Je demandais pourquoi il n’y avait pas plus de personnes embauchées. Facebook agissait comme si cela était impossible », explique-t-elle au Wall Street Journal.

Si Haugen avait déjà une grande expérience dans le secteur de la tech et des réseaux sociaux en étant notamment passée chez Pinterest, Google ou encore Yelp, elle assure que les choses étaient « nettement pires chez Facebook » par rapport à tout ce qu’elle avait vu auparavant. La lanceuse d’alerte déclare avoir notamment été très surprise lorsque Facebook a décidé, peu de temps après les élections américaines, de retirer les nombreux outils précédemment mis en place pour éviter la propagation de fausses informations durant cette période avec pour but de « donner la priorité à la croissance ». D’ailleurs, sa propre équipe a été dissoute à ce moment, avec le personnel réaffecté à d’autres divisions de l'entreprise. « Cela ressemble vraiment à une trahison de la démocratie pour moi », déclare-t-elle.

La prise du Capitole s’est produite peu de temps après, alors que les mesures sécuritaires retirées de la plateforme ont permis à de nombreux supporters de Donald Trump de s’y organiser pour le rassemblement. Haugen affirme avoir été choquée lorsque Facebook a minimisé son rôle dans ce tragique événement.

Une personne sur Facebook sur son ordinateur.

L'algorithme de Facebook est spécifiquement pensé pour promouvoir les posts générant de forts taux d'engagement. Photographie : Austin Distel / Unsplash

Facebook priorise l’engagement avant tout

De son côté, Facebook nie les allégations de son ancienne employée et assure préparer une défense en béton. Dans une note envoyée aux salariés de l’entreprise et relayée par le New York Times, Nick Clegg, vice-président de Facebook chargé des politiques et des affaires mondiales, rappelle les nombreuses mesures prises par la plateforme au cours des cinq dernières années pour lutter contre la désinformation, et affirme que Facebook n’est pas responsable de la polarisation toujours plus accrue que l’on peut aujourd’hui observer au sein de la société.

Or, Frances Haugen déclare le contraire. En faisant la promotion de posts à fort potentiel d’engagement, Facebook promeut la désinformation : « Tant que votre objectif est de créer plus d'engagement, d'optimiser les likes, les partages et les commentaires, vous allez continuer à donner la priorité aux contenus polarisants et haineux », explique-t-elle. En effet, une recherche interne a révélé que la toxicité et les contenus violents sont excessivement répandus dans les contenus partagés par les utilisateurs et promus par les systèmes de l'entreprise. Par ailleurs, elle s’inquiète grandement des dangers que Facebook pourrait représenter dans les sociétés qui ont accès à Internet pour la première fois, en citant la Birmanie à titre d’exemple.

Le but de la démarche de Haugen est d’améliorer Facebook et de réduire son impact néfaste sur la société. Pour cela, elle propose notamment de permettre à des personnes extérieures d’observer les recherches et les opérations de l'entreprise, mais également une limitation de la promotion du contenu en fonction du niveau d'engagement.

Déjà dans le viseur des autorités et souffrant d’une mauvaise réputation auprès de nombreux utilisateurs, Facebook ne risque pas de redorer son image suite à ce lancement d’alerte qui ne tombe finalement pas comme un pavé dans la marre. Depuis le scandale Cambridge Analytica, la plateforme a multiplié les mesures mais n’a jamais vraiment réussi à convaincre les législateurs, ni le grand public, du bien fondé de ses intentions… Reste à voir si ses pratiques resteront impunies.