Cette inquiétude relative à la solidité du réseau internet face à l’afflux de nouveaux utilisateurs et aux changements des pratiques numériques dû au confinement est légitime. Contacté par Siècle Digital, Rémi Durand-Gasselin, Directeur Service Provider chez Cisco France, fournisseur d’infrastructures aux opérateurs, se veut rassurant.

Les pics de connexions sont beaucoup plus répartis dans la journée

En quelques chiffres, le confinement en France ce sont 12,4 millions d’élèves s’ennuyant enfermés chez eux, 2,2 millions de salariés au chômage partiel au 29 mars selon la ministre du Travail Muriel Penicaud et selon un sondage commandé par la société Deskeo, 70% des Français en télétravail.

Les visioconférences se multiplient comme le montre le succès des plateformes Slack, Teams et Zoom.  D’autres s’occupent en flânant sur internet, devant Netflix ou en jouant en ligne, créant du trafic en plus. Au point de mettre en péril l’internet français ?

Une augmentation de 10% du débit dans les points d’échanges français a déjà été notée. Cisco publie, depuis une décennie, un rapport précis sur l’état d’internet. Ce rapport, dévoilé début mars, estime que le volume de données consommées croît de 30% tous les ans en temps normal. Le confinement a placé la France trois ans dans le futur, en termes de volume de données consommées.

Une première évolution a été relevée, sur les pratiques, qui changent assez logiquement, « Là où nous constations un usage d’internet assez espacé avec des pics de connections de 19h à 23h, l’heure à laquelle on regarde des films [la vidéo représente entre 60 et 80% du trafic habituel], désormais les pics sont répartis en journée, plutôt entre 11h et 14h avec les enfants, la famille est connectée » pointe Rémi Durand-Gasselin.

Cette nouvelle répartition des pics de connexions « peut mettre le réseau à rude épreuve » reconnait Rémi Durand-Gasselin, mais il précise, « aujourd’hui nous sommes parés, l’infrastructure est de plus en plus résiliente ».

Cette résistance d’internet ne vient pas de nulle part

Tout d’abord, nous sommes déjà dans « l’internet du futur ». Grâce à la softwarisation des infrastructures et à l’automatisation, il est possible qu’une infrastructure surdimensionnée en soutienne une surchargée. Cela permet « d’allouer de manière dynamique la banque passante », explique-t-on à Cisco.

Ensuite les fournisseurs d’infrastructure fonctionnent main dans la main avec les opérateurs, pour s’équiper sur une fenêtre de 2 à 5 ans. « Les opérateurs ont un capacity planning ce qui leur permet de prendre en compte 6 mois à un 1 de croissance de trafic ». C’est cette façon de fonctionner qui permet aujourd’hui d’afficher une certaine sérénité sur la solidité du réseau internet.

Néanmoins Rémi Durand-Gasselin indique que « ce qui pourrait être inquiétant c’est si le confinement devait durer six mois, au-delà de ce qui est prévu par les Capacity planning » dans ce cas il pourrait devenir nécessaire d’envoyer « des équipes sur place ». Pour le moment, le confinement est prévu pour durer jusqu’au 15 avril, soit un mois au total.

Dans l’avis rendu par le Conseil scientifique de l’Élysée le 24 mars un prolongement du confinement pourrait être envisagé pour encore deux semaines supplémentaires. Loin des six mois pouvant mettre en difficulté les opérateurs.

Les responsables politiques demandent à chacun de prévenir une surcharge du réseau internet

Pourtant l’inquiétude sur les capacités du réseau à soutenir ce trafic inattendu n’est pas venue de nulle part. Le 19 mars la Fédération Française des Télécoms a lancé le hastag Tous En Wifi pour épargner le réseau 4G. Il demande, par exemple de choisir « les heures creuses de la nuit pour les téléchargements volumineux ».

Rémi Durand-Gasselin explique que « la 4G utilise le réseau macro-cellulaire », un réseau également utilisé par les numéros d’appels d’urgences comme le 15, sursollicité en cette période de crise sanitaire, « il s’agit avant toute chose de se prémunir d’une surcharge dans les premiers jours », précise-t-on.

Même chose lorsque le Commissaire européen au Marché intérieur, Thierry Breton, a demandé a Netflix, YouTube de réduire la qualité de leurs vidéos « Il faut donner la priorité aux activités critiques, comme le télétravail […] Nous nous assurons qu’il n’y ait pas d’effet de bord sur des services critiques de l’état, il n’est pas antinomique [avec le fait d’affirmer que le réseau est assez solide] dans les premiers jours de demander aux plateformes de réduire leur résolution pour éviter un afflux critique » développe Rémi Durand-Gasselin qui salue par ailleurs « l’esprit de responsabilité de ces plateformes ». Il estime qu’il est possible que les restrictions énoncées finissent par être levées, vu la bonne résistance des réseaux.

Les cyberattaques à l’heure du confinement

Reste une problématique : qui dit hausse du trafic, hausse du travail à domicile, dit plus de risques pour les entreprises en cas de cyberattaque. Depuis janvier, un groupe de hackers chinois exploitait par exemple une vulnérabilité de certaines infrastructures à des fins de cyber-espionnage. Une faille comblée depuis.

« Nous réalisons des updates très réguliers pour empêcher des personnes mal intentionnées d’exploiter des vulnérabilités, mais il s’agit là d’une de nos missions habituelles, qui ne sont pas liées au Covid-19 » rapporte Rémi Durand-Gasselin.

La principale inquiétude provient de campagnes d’Hameçonnage ou de mailing. Les pirates exploitent la peur, l’angoisse liée à la situation actuelle pour escroquer les usagers de diverses façons. « Ces leurres liés au coronavirus ne feront probablement qu’augmenter en volume et en variété à mesure que le virus continuera de se propager et de faire les gros titres » note Talos, la structure de veille sur la cybersécurité de Cisco.

Plusieurs entreprises de cybersécurité ont décidé de fournir gracieusement, le temps du confinement, leurs solutions pour se défendre contre ce phénomène. La principale des sécurités reste encore de toujours vérifier l’origine du mail, document reçu et d’éviter d’ouvrir des pièces jointes provenant de message dont l’origine est incertaine.

L’évolution des pratiques post-confinements

Pour Cisco, le risque de saturation du réseau est pour le moment lointain, Rémi Durand-Gasselin salue notamment « les salariés des opérateurs qui travaillent dur pour maintenir l’opérabilité de ses réseaux ». Cette crise montre à quel point internet constitue l’un des secteurs critiques de notre économie, « internet c’est bien de l’économie réelle », souligne Cisco.

Il semble quasiment certain que la période que nous traversons actuellement changera les usages d’internet à l’avenir. Le trafic devrait baisser de nouveau lorsque cette pandémie sera enfin derrière nous, la culture du télétravail pourrait s’implanter de façon bien plus durable en France.