« La transformation digitale au Myanmar, ça existe, ça ?». Ainsi furent les premiers mots teintés de moquerie qui précédèrent la première étape de mon long périple à la rencontre des acteurs de la transformation digitale « all over the world ». A travers cette série d’articles, je vais donc tenter de vous décrire l’état « numérique » des pays que je traverse, non pas de manière exhaustive ou « toute savante », mais à travers le prisme de mes rencontres avec ces personnes d’ailleurs pour qui la « TranfoDig » est une réalité parfois différente mais tout aussi enrichissante que la nôtre. Bienvenue dans un voyage à travers le monde 1,2,3,4.0 !

Bogota

Bogota, Colombie © Guillaume Terrien

Le blues des « ICT »

L’actualité n’a de cesse de nous rappeler que la Colombie est un pays particulier disposant d’un héritage historique qui alimente régulièrement les séries Netflix ; pourtant, depuis la fin des années 2000, le pays a repris son économie en main et semble progresser lentement mais sûrement dans son processus de digitalisation. Entre 2008 et 2017, le taux de pauvreté a chuté de 15 points (42% vs 27%) quand le taux de chômage s’est allégé d’environ 2 points (11,3% vs 9,3%) permettant au pays de maintenir une croissance moyenne du PIB de l’ordre de 4,3% sur la période 2000 – 2017. Les différentes réformes structurelles engagées ainsi que la stabilisation progressive de sa politique nationale ont permis au pays de créer l’environnement économique adéquat à sa transformation bien que le pays demeure encore largement dépendant du cours des matières premières, à commencer par ceux du charbon (5ème producteur mondial), de l’hydraulique et du pétrole (4ème production sud-américain et 19ème producteur mondial).

Le marché colombien des télécommunications se développe lentement et tarde à apporter sa part de revenus par rapport au secteur industriel ; première cause de ce retard, les investissements dans les infrastructures de communication – la 4G par exemple – sont encore trop faibles et sont redescendus en dessous du niveau de 2010 à environ 1050 millions de dollars US. Bien que le taux d’équipement de la population en smartphone ne cesse de croître, le taux de pénétration du haut débit mobile demeure le plus faible des pays appartenant à l’OCDE. D’autre part, la fragmentation du marché des télécommunications fragilise la croissance globale du secteur et favorise une guerre larvée entre les opérateurs locaux et internationaux. La récente loi visant à faciliter la modernisation des « ICT » représente déjà un net progrès par rapport à la structure institutionnelle globale mais de nombreux efforts, aussi bien sur le plan politique qu’au niveau économique, doivent encore être réalisés.

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Bas débit et inégalités d’accès

Pour ce faire, le gouvernement a développé des stratégies numériques afin de promouvoir l’intégration des territoires et des communautés isolés tout en réduisant les écarts sociaux et en améliorant l’accès aux bien publics, aux services sociaux et à l’information. Il n’en demeure pas moins vrai qu’à l’heure actuelle, la Colombie est à la traîne en terme de taux d’utilisation d’internet avec seulement 64% de sa population active en 2017 et que ce retard est en grande partie dû aux inégalités de revenus et d’éducation observées dans la population. A ce sujet, le plan « Vive Digital para la Gente » (2014-2018) avait pour objectif affirmé d’augmenter l’efficacité et la transparence gouvernementale et de développer des applications numériques dédiées à l’aide sociale ce qui a eu pour premier effet de réduire légèrement les inégalités d’accès à internet et de favoriser l’utilisation des services en ligne par la frange la plus pauvre de sa population. Il reste néanmoins encore beaucoup de distance à parcourir afin d’obtenir des infrastructures dignes de ce nom qui favoriseraient la transformation digitale du pays, aussi bien au niveau du secteur public qu’au niveau du privé.

Autre caractéristique de l’économie colombienne, son grand nombre d’entreprises familiales et d’emplois informels à faible productivité ; non seulement, l’utilisation des « ICT » pourrait inverser ce phénomène mais elle permettrait sans aucun doute d’améliorer la communication et de porter l’innovation afin de stimuler la croissance nationale. C’est en effet ce que le gouvernement souhaite mettre en place à travers son plan « Vive Digital strategy » destiné à doper l’innovation, tout particulièrement parmi le large tissu de PMEs, tout en améliorant la qualité et la vitesse du débit dans le reste des entreprises. Tout n’est pourtant pas à jeter et l’exemple des secteurs de l’hébergement ou de la restauration sont d’excellentes illustrations de l’adoption des technologies numériques que devrait rapidement suivre celui du commerce de détail par exemple.

Bogota, Colombie

Bogota, Colombie

L’éducation au secours de l’innovation

La transformation numérique du pays permettrait sans nul doute de créer des opportunités économiques et sociales ; cependant, pour profiter de ces bienfaits, une main d’oeuvre capable de s’adapter aux nouveaux usages et autres changements technologiques, tout comme l’apparition d’entreprises capables de propulser l’innovation sont obligatoires. C’est donc dans ce sens que la Colombie doit poursuivre des réformes institutionnelles et éducatives en stimulant l’innovation des entreprises. Ces réformes permettraient ainsi d’augmenter la productivité et les salaires tout en développant des compétences complémentaires aux nouvelles technologies dans la population. Par ailleurs, l’apport des technologies numériques permettrait d’accroître l’information auprès des étudiants afin de mieux répartir les « ressources » du futur marché du travail tout en ré-intégrant une grande partie des travailleurs informels dans l’économie nationale car, à l’heure actuelle, de nombreux Colombiens ne disposent pas des compétences « numériques » de base pour tirer avantage des nouvelles technologies.

Pour que le pays bénéficie de cette transformation numérique, il doit également favoriser l’innovation afin de générer productivité et croissance ; pourtant, aujourd’hui, la Colombie dépense relativement peu en R&D « tech » et encore moins pour accompagner les projets innovants au sein des entreprises privées. A ce jour, la croissance économique reste tirée par les industries extractives plutôt que par l’innovation qui est dirigée par l’Etat et, même si des améliorations ont été constatées ces dernières années, – éducation, formation professionnelle, recherche universitaire… – les liens entre le système éducatif et les entreprises sont encore trop rares. L’exemple des nombreux programmes pilotes mis en place pour soutenir l’entrepreneuriat symbolise cette volonté d’accompagner une nouvelle génération de créateurs de startups ; néanmoins, à mesure que la transformation digitale arrivera à maturité, il sera de plus en plus délicat de promouvoir ces programmes « pilotes » qui ne sont qu’une première étape : leur intégration et application sur le marché du travail et dans les entreprises innovantes devra se poursuivre sous peine de voir ce bel élan « intellectuel » se fracasser sur la réalité économique et sociale du marché.