« La transformation digitale au Myanmar, ça existe, ça ? ». Ainsi furent les premiers mots teintés de moquerie qui précédèrent la première étape de mon long périple à la rencontre des acteurs de la transformation digitale « all over the world ». A travers cette série d’articles, je vais donc tenter de vous décrire l’état « numérique » des pays que je traverse, non pas de manière exhaustive ou « toute savante », mais à travers le prisme de mes rencontres avec ces personnes d’ailleurs pour qui la « TranfoDig’ » est une réalité parfois différente mais tout aussi enrichissante que la nôtre. Bienvenue dans un voyage à travers le monde 1,2,3, 4.0 ! 

Le Myanmar, une terre de contrastes 

Le guide du Routard l’appelle encore la Birmanie. Pourtant, et ce depuis 1989, le pays s’appelle le « Myanmar » et sa plus grand ville « Yangon ». L’histoire moderne du Myanmar commence avec la colonisation britannique et se poursuit, des années plus tard, avec une junte militaire ultra-conservatrice qui est encore aujourd’hui à la tête des ministères les plus importants. Néanmoins, depuis les élections législatives de 2015, premières élections libres depuis 1990 et la victoire du LND d’Aung San Suu Kyi aussitôt placée en résidence surveillée, le pays s’est ouvert sur le monde. Ainsi, après des années de cloisonnement, la technologie s’est faufilée par un entrebâillement pour « disrupter » un pays dans lequel une simple carte SIM coûtait environ 1500 euros il y a encore cinq ans alors qu’une pinte de bière avoisine généralement les 80 centimes aujourd’hui ! 

Autant dire que certaines infrastructures « de base », souvent nécessaires au changement, n’existent pas ici ! Le système éducatif supérieur est assez représentatif de certaines barrières qui se franchissent néanmoins de plus en plus rapidement. « Mon département créa est composé d’ingénieurs de formation qui ne connaissaient même pas Photoshop avant d’arriver » m’explique Telmo Freitas, General Manager d’Havas Riverorchid avant de poursuivre : « mais ici, les gens croient au futur et s’adaptent à une vitesse phénoménale ! L’une de mes créa est d’ailleurs aujourd’hui influenceuse Youtube ! ». Pas (encore) de formations spécialisées dans les nouveaux métiers du digital donc, mais une volonté sans limite de comprendre et d’apprendre les différents usages digitaux, socle indispensable à l’innovation technologique et à la mutation numérique. L’autre frein lié à ce manque « d’éducation digitale » est illustré par l’utilisation d’internet: « Ici, pour la majeure partie des internautes, Internet, c’est Facebook – malgré les récents scandales liés au génocide. On achète tout et on vend tout par Facebook alors que le e-commerce peine à s’affranchir des contraintes bancaires. », argumente Joao Dutra, Directeur de l’accélération de Phandeeyar, le premier laboratoire d’innovation technologique du pays. « Il existe encore un manque criant de « littérature » spécialisée et un besoin flagrant de pédagogie digitale ! » conclue-t-il. 

Le système bancaire n’est donc pas en reste. Confronté à une méfiance populaire de tous les instants due à l’histoire récente du pays, seuls près de vingt pourcents des habitants possèdent un compte bancaire et très peu d’entre eux jouissent de l’utilisation d’une carte de crédit. Au Myanmar, le paiement en ligne est loin d’être une banalité, pas plus que ne l’est l’utilisation d’une adresse email, même parmi la jeunesse progressiste. Des freins culturels et structurels qui résument bien les nombreuses contraintes dont vont devoir s’affranchir les acteurs locaux de l’innovation qui n’attendent aucune aide du gouvernement. « Comme dans tous les pays en voie de développement, à l’origine, le gouvernement n’accompagne pas les acteurs du changement mais se contente d’observer à mi-distance l’évolution des usages avant, je l’espère, de monter dans le train de la transformation digitale », me confie Joao. « Débrouillez-vous et si ça marche, on suivra ! » pourrait-on ainsi résumer… Pourtant, loin de l’ironie de ma question introductive, le pays bouillonne et souhaite rattraper rapidement son retard en suivant l’exemple de Singapour, « voisin modèle ». 

Transformation digitale au Myanmar

Au Myanmar, tous les usages d’internet sont liés à Facebook

La révolution mobile, l’accélérateur du changement

L’ouverture des capitaux et l’arrivée sur le marché domestique de télé-opérateurs internationaux comme Telenor ou Ooredoo fut sans doute la première étape d’une révolution mobile foudroyante. En l’espace de trois ans, le smartphone s’est offert un taux de pénétration atteignant plus de quatre vingt pourcents. Aussi, les habitants du Myanmar n’ont jamais pu battre des records sur Snake et « 3310 » ne représentera jamais pour eux qu’une suite de chiffres insignifiants. A la suite des rares téléphones fixes a directement émergé le smartphone, sans passage par la case « téléphone portable » traditionnel. Cet exemple de « leapfrog » – comme Joao désigne cette accélération du développement technologique ici – se retrouve également sur le marché de l’énergie où le nucléaire ne verra jamais le jour, déjà submergé par la furie écologique des panneaux solaires ou de l’innovation en « waste management » portée par Recyglo, l’une des sept dernières startups accélérées par Phandeeyar. « Il faut bien comprendre que le Myanmar ne suivra pas les traces de la transformation digitale des pays développés. Du « primaire », le pays veut directement sauter les étapes pour accéder à un niveau de technologie équivalent à celui de Singapour ou d’autres capitales asiatiques. » corrobore Cho Nwe Zin, fondatrice d’Amazing Express, une startup de livraison en ligne en pleine croissance. 

Qui dit mobile, dit réseaux sociaux ; et au jeu du 2.0, le Myanmar n’est pas en reste comme en témoigne sa deuxième place en terme de croissance des vues sur Youtube derrière l’Indonésie en Asie du Sud-Est. « Les habitants de Yangon sont très friands de vidéos et le marché du marketing d’influence est en plein développement actuellement » m’explique Telmo Freitas. Toute ces agitations « social media  oriented » ne devraient pas tarder à gagner Instagram ou Pinterest, alors que le taux d’utilisation des applications de messageries est déjà en train d’exploser. La population du Myanmar pousse et se positionne dans une logique inconsciente de « test & learn » aussi vite qu’elle est confrontée, jour après jour, à l’émergence de nouveaux usages. Elle trouve également de nouveaux moyens de contourner son déficit structurel comme en témoigne l’immense succès de WaveMoney, une joint venture entre Telenor, FMI et Yoma Bank, licenciée par la banque centrale du Myanmar, qui  permet de transférer des sommes d’argent « anytime, anywhere » grâce à un mobile ou à un point de vente local. Que dire également de l’exemple de Grab, le Uber asiatique qui, même si elle n’est pas une startup nationale, me permet de commander mon taxi via l’application du rez-de-chaussée de ma guesthouse et de constater que les usages digitaux s’intègrent jour après jour de plus en plus dans l’écosystème national ? 

Le « leapfrogging » cher à Joao n’a pourtant de meilleure illustration que l’appréhension de la data par les acteurs de la transformation digitale du pays; en Europe, le RGPD et l’e-privacy sont encore en rodage presque vingt ans après les premières utilisations d’internet. Ici, ces thématiques sont déjà à la réflexion lors de conférences nationales dédiées à la data. Suivant les « erreurs » des pays développés, le Myanmar n’attend pas d’y être confronté mais réfléchit déjà à la meilleure façon de s’en protéger, tout comme il s’intéresse de près, au contact du gouvernement cette fois, à la législation en matière de propriété intellectuelle sur le web. Le « leapfrogging » serait donc cette manière intelligente qu’a le pays d’observer ce qui se passe ailleurs et de s’inspirer rapidement des meilleures solutions pour gagner un temps précieux dans l’optique d’une transformation digitale réussie. Les investisseurs régionaux et internationaux l’ont d’ailleurs bien compris et poussent cette transformation en ouvrant des bureaux et en envoyant des « émissaires » un peu partout dans le pays. Et dire que le premier hackathon national a été organisé par David Madden, fondateur de Phandeeyar, il y a quatre ans à peine !

Du jurassique au big data en dix ans ?

Aussi certainement que « la vie trouve toujours son chemin » – oui, je viens de citer Jurassic Park mais est-ce vraiment si loin de notre thématique ? -, le digital trouvera son chemin au Myanmar et il y a fort à parier que sa transformation digitale sera bientôt actée, amenant avec elle son lot de « pros & cons », de nouveaux défis et de révolutions culturelles. Doit-on s’en féliciter pour autant ? La question reste ouverte mais face à tant de détermination et d’envie, difficile de croire que le Myanmar ne réussira pas son « saut de grenouille » très prochainement !