« La transformation digitale au Myanmar, ça existe, ça ?». Ainsi furent les premiers mots teintés de moquerie qui précédèrent la première étape de mon long périple à la rencontre des acteurs de la transformation digitale « all over the world ». A travers cette série d’articles, je vais donc tenter de vous décrire l’état « numérique » des pays que je traverse, non pas de manière exhaustive ou « toute savante », mais à travers le prisme de mes rencontres avec ces personnes d’ailleurs pour qui la « TranfoDig » est une réalité parfois différente mais tout aussi enrichissante que la nôtre. Bienvenue dans un voyage à travers le monde 1,2,3,4.0 !

Crise économique mondiale : un drôle d’effet papillon ! 

Située « au bout du monde » et dotée d’un territoire quasiment aussi vaste que celui de son partenaire stratégique majeur, les Etats-Unis, pour seulement 8% de sa population totale, l’Australie n’en demeure pas moins sujette à la concurrence internationale, notamment celle de l’Asie ; pour comprendre le retard de la transformation digitale d’un pays qui se place (seulement) à la 14ème position au classement mondial en terme de PIB, il faut commencer par un premier constat : le tissu économique domestique n’a pas souffert de la dernière crise économique. Là où l’Europe et les Etats-Unis ont subi cette dépression de plein fouet et ont du s’adapter pour survivre, l’Australie observait la situation de loin, confortablement installée sur l’exploitation de ses ressources naturelles – fer, charbon, uranium – qu’elle vendait et vend toujours à son partenaire économique préférentiel chinois. A mesure que la concurrence internationale s’intensifiait et que le consommateur se digitalisait, les entreprises européennes et américaines se sont vues obligées de réduire leurs coûts et de se tourner vers des outils technologiques tels que le cloud et l’analyse data pour offrir aux consommateurs connectés des services en ligne fiables et des canaux de vente optimisés. Si le secteur privé australien avait anticipé les effets négatifs de cette crise internationale, ces derniers ne se sont jamais matérialisés et les budgets alloués à l’innovation technologique furent réduits, bien aidés par la stagnation des habitudes « offline » d’une population globalement peu digitalisée. 

Quatorze fois la taille de la France 

Si votre connexion internet est faible ou inexistante dans le fin fond du Larzac, imaginez ce qu’elle peut être dans un pays qui fait quatorze fois la taille de la France ! Classé 62ème au dernier Ookla Speedtest Global Index avec une vitesse de téléchargement mobile moyenne de 35,11 Mbps – versus une moyenne globale à 57,91 ! -, l’Australie fait figure de mauvais élève. Ces « mauvaises notes » peuvent s’expliquer par la piètre qualité des infrastructures techniques mais également par la taille impressionnante du pays des wallabies. Bruce Bealby, Directeur Marketing d’Epson Australie, confirme : « la lenteur de notre connexion internet est l’un des facteurs qui ralentit notre transformation numérique » avant d’ajouter « même Amazon a du mal à s’implanter ici car la taille du pays est un réel problème pour eux ». Un problème qui enlève au géant du e-commerce un avantage concurrentiel majeur : la livraison gratuite. La ville la plus proche de Perth ? Sydney ? Melbourne ? Non, Singapour ! En outre, en plus d’infrastructures déficientes et d’un territoire gigantesque, les habitudes de consommation des fameux « ménages » sont bien différentes dans ces confins du Pacifique ; les Australiens préfèrent ainsi se déplacer dans leurs malls favoris pour effectuer leur shopping et ces habitudes culturelles ne favorisent en rien l’intégration des usages digitaux et, en particulier, du e-commerce. 

E-commerce

Mall Australie

Une climat interne peu propice à l’innovation

Des habitudes non phygityalisées qui trouvent écho dans une culture de l’innovation en berne. Pour illustrer ce manque, l’étude menée par Ricoh révèle que « 75% des leaders économiques estiment que l’innovation n’est pas une valeur fondamentale de leur organisation » et que les deux menaces majeures face à l’innovation sont « les budgets et ressources disponibles » (24%) et une forte aversion face au changement de la part des managers et collaborateurs (22%). Développer une réelle culture de l’innovation pourrait néanmoins passer par des actions simples qui ont fait leur preuves dans d’autres pays : impliquer les collaborateurs dans la conduite du changement, favoriser la formation professionnelle lors de l’implémentation de solutions digitales mais aussi dévoiler les avantages d’une transformation digitale réussie. Epson Australie est un bon exemple de cette transition techno-sociale : « Avoir fait le constat que les outils digitaux réduisaient les coûts et facilitaient une partie du travail de nos managers plus âgés a fait changer les mentalités en interne et permis que tout le monde s’approprie ces outils ». Former le top management pour faire évoluer les mentalités en interne serait un premier pas vers l’acquisition d’une culture d’entreprise tournée vers l’innovation. 

Epson Australie

Siège Epson Australie © Guillaume Terrien

Workplace : se doter des nouveaux outils 

Mais le premier défi ne se trouverait-il pas également dans l’interopérabilité des différents départements ? Aussi bien au niveau public que privé, le silotage est encore trop présent dans les organisations australiennes. Selon l’étude menée par Ricoh, seules 9% des organisations utilisent des outils de partage des documents ou des messageries directes pour communiquer entre elles ; cela crée une première limite à la collaboration entre les différents espaces de travail et de nombreuses lenteurs opérationnelles qui freinent les gains de productivité. Sans cet équilibre fragile entre les technologies digitales et l’humain, comment serait-il possible d’optimiser les process opérationnels internes et externes ? Le stockage des données est encore une problématique qui tend tout de même à être résolue malgré une utilisation globale du cloud encore superficielle. Pourtant, selon une étude menée par Morar Consulting, sur le terrain du télétravail, seuls le Brésil et l’Inde devancent l’Australie ; ce classement dévoile encore une fois un réel décalage entre la fin et les moyens : comment télé-travailler efficacement sans des outils d’interopérabilité efficients ? La flexibilité du mode de travail plébiscitée par de nombreux millenials ne pourra être efficace sans une adaptation rapide aux nouveaux outils de communication. 

Télétravail

Les champions mondiaux du télétravail Souce: Les Echos Start

Sortir de la léthargie 

Au regard de ces différents retards techniques, organisationnels et humains et des différentes carences exposées ci-dessus, il serait malavisé d’affirmer que l’Australie a réussi sa transformation digitale. Après avoir somnolé, trop heureuse d’avoir évité les effets néfastes de la crise mondiale, l’Australie doit désormais sortir de sa torpeur et intégrer les nouveaux usages digitaux au sein de ses organisations publiques et privées, tout en veillant à modifier habilement la mentalité de sa population. 

Pourtant, tout n’est pas noir et, ici encore, c’est un choc générationnel qui risque de faire évoluer les choses. Lorsque l’on sait que la plupart des salles de classe australiennes sont dotées d’un vidéo-projecteur et souvent d’une table interactive et que les élèves ne réagissent pas au doux mot de « chalk » – craie -, on est en droit d’être optimiste quant à l’avenir numérique du pays. Espérons simplement que le fameux dicton australien « Mordu une fois, timide deux fois » ne s’applique qu’aux pythons et autres Brown Snakes ! 

Opéra Sydney

Opéra de Sydney © Guillaume Terrien