Après l’Inde et les États-Unis, c’est au tour du Pakistan de bloquer le réseau social chinois, TikTok. Cette fois-ci, ce n’est pas pour une question de protection des données, mais pour un manque de modération des contenus estimés comme illicites par la République islamique du Pakistan. Des vidéos critiquant le gouvernement seraient aussi en cause.

Dans une déclaration, l’autorité des télécommunications du Pakistan (PTA) explique que la mesure intervient après avoir reçu plusieurs plaintes concernant des contenus jugés « immoraux et indécents ». En juillet 2020, la PTA avait déjà mis en garde ByteDance – la maison mère de TikTok – avec un « dernier avertissement » pour se conformer aux exigences du Pakistan. Aucun changement n’a été mis en place et l’autorité estime donc que le réseau social « a échoué à se conformer aux instructions de la PTA ».

TikTok a aussi été banni ponctuellement pour être contraire à la bienséance dans deux autres pays musulmans d’Asie : au Bangladesh, et en Indonésie.

Les applications et réseaux sociaux face à la censure

« Il existe du contenu vulgaire sur toutes les plateformes, mais je dirais que le ratio pourrait être légèrement plus élevé sur TikTok. […] La plateforme contient des vidéos de chants et de danses, elle allait forcément hérisser les poils des conservateurs », confie au New York Times Saif Ali directeur de compte numérique à Empact Middle East, entreprise de marketing.

Dans un Tweet, le journaliste Najam Sethie met la lumière sur une raison différente. Selon lui, Imran Khan, le Premier ministre pakistanais viserait avant tout les contenus le critiquant. En effet, depuis le mois de mai, des contestations vis-à-vis du gouvernement seraient apparues sur TikTok, notamment celles de la ligue musulmane du Pakistan, un parti d’opposition.

D’après le New York Times, pour de nombreux analystes et journalistes, le bannissement de TikTok serait à la fois pour apaiser les conservateurs et pour protéger le Premier ministre. Imran Khan est actuellement critiqué sur sa gestion économique, notamment à cause de l’inflation, et pour sa fermeté envers ses opposants politiques.

Pour la célébrité pakistanaise de TikTok qui compte près de 4 millions d’abonnés, Hareem Shah, les raisons officielles de l’interdiction de la PTA seraient « infondées ». Elle associe cette interdiction à un empiètement des libertés en matière de création artistique au Pakistan. « C’est une très bonne application de divertissement. Elle présente le talent de la jeunesse pakistanaise devant le monde entier », déclare-t-elle.

Cette position est partagée par l’organisation de société civile Bolo Bhi qui milite pour les droits des internautes : « En bloquant une application de divertissement utilisée par des millions de personnes, et qui est une source de revenus pour des milliers de créateurs de contenu, particulièrement pour ceux qui viennent des petites villes et des villages, le gouvernement porte atteinte aux normes démocratiques et aux droits fondamentaux garantis par la constitution », déclare à Reuters le directeur de Bolo Bhi, Usama Khilji.

Dans le pays à majorité musulmane, plusieurs règles encadrent les médias afin de préserver les valeurs conservatrices du pays. Les codes de diverses applications se retrouvent opposés aux valeurs de la République islamique. Ainsi, en septembre 2020, 5 applications de rencontre, dont Tinder et Grindr, ont été bloquées par le Pakistan. La branche d’Asie du Sud-est d’Amnesty International généralise le blocage de TikTok à un contexte de censure plus global :

Pakistan et Chine : une histoire d’amour diplomatique qui a encore de l’avenir

Le Pakistan fait partie des points stratégiques des nouvelles routes de la soie, notamment grâce au port de Gwadar qui permet au pays de Xi Jinping d’éviter la mer de Chine méridionale et le détroit de Malacca, deux points hautement stratégiques sous tensions. Aussi, sur le conflit du Cachemire, le Pakistan s’est rangé derrière la Chine à qui il a cédé certains de ses territoires. Il serait donc étonnant de voir l’application bannie à jamais, et la PTA a d’ailleurs annoncé qu’elle reviendrait sur sa décision dès qu’il y aura une meilleure modération. La Chine, qui est elle-même une grande adepte de la censure, devrait pouvoir régler facilement ces problèmes mêlant politique et conservatisme.

D’après le porte-parole de la PTA, TikTok compte 20 millions d’utilisateurs actifs mensuellement et se classe en troisième place des applications les plus téléchargées du Pakistan après WhatsApp et Facebook.