« Si c’est une drogue, alors quels en sont les effets secondaires ? C’est dans cette zone entre joie et embarras que Black Mirror se situe. Le ‘miroir noir’ du titre est celui que vous voyez sur chaque mur, sur chaque bureau et dans chaque main, un écran froid et brillant d’une télévision ou d’un smartphone ». C’est avec ces mots que le créateur de la série Charlie Brooker décrit notre (potentiel) addiction à la technologie. Si elle nous fait rire, nous gêne ou nous angoisse, la saga Black Mirror a surtout le mérite de faire réfléchir au rôle que nous attribuons aux technologies. Chaque semaine, nous résumerons et donnerons notre avis sur l’un des épisodes de la saison 4 de la série britannique. Attention, spoilers.

D’une durée de 59 minutes, l’épisode 3 de Black Mirror raconte l’histoire d’une montée en puissance de la violence. Le son des basses et les lumières tremblantes nous font vite comprendre que la scène d’ouverture de Crocodile se passe dans une boite de nuit. Quand les deux jeunes protagonistes sont sur le chemin du retour, leur voiture et leur conversation lancée à toute berzingue sur les routes d’Islande heurtent quelque chose. Le point de départ de l’épisode.

Rien n’aurait été grave si ce quelque chose n’avait été que quelque chose, mais voilà que l’on découvre le corps d’un cycliste en même temps que le jeune couple. Étalé et inanimé au milieu de la route froide, l’homme est mort. L’épisode prend une dimension pressante, tant dans la musique qu’avec ce décor enneigé qui rappelle quelques thrillers scandinaves. La musique pesante et les routes en serpent filmées en plan large pourraient aussi faire un clin d’oeil à l’atmosphère brutalement lourde de Shining. Loin de tout et tous, le jeune homme prend la décision d’envelopper le corps pour le balancer dans l’eau. Non sans avoir préalablement convaincu Mia, sa partenaire de crime, que c’était la meilleure décision puisque tout deux sont souls et sous l’emprise de drogue.

Quinze ans plus tard, nous redécouvrons cette jeune adulte, voilà qu’elle a les cheveux courts mais surtout un mari et un enfant. Devenue architecte écolo en vogue, voilà que celle-ci est invitée à quitter famille et maison isolée pour aller donner un discours en ville. Dans sa chambre d’hôtel aux couleurs sombres, elle accueille Rob, l’homme qui conduisait la voiture quand ils ont tué l’homme. Quand elle s’ouvre une bière, lui explique qu’il a arrêté de boire depuis plus de neuf mois. S’en suit une discussion houleuse dans laquelle il évoque sa culpabilité pour l’homicide involontaire de l’époque. Finalement, elle le tue pour ne pas qu’il parle. Après tout, elle a changé de statut social tandis que lui n’a pas vraiment changé. Ce qu’elle ne voit certainement pas, c’est que lui travaille sur un processus de deuil alors qu’elle fait un déni afin d’enfouir le plus profondément possible ce malheureux événement. Il sera finalement mort en ayant évolué sur sa réaction passée là où Mia n’aura fait que nier les faits et son implication.

Ce à quoi on ne fait pas attention au premier regard, c’est à ce camion de pizza autonome en bas de l’hôtel. Ne voilà-t-il pas qu’il recule et provoque un accident avec un piéton, lui cassant le bras. L’homme blessé rencontre Shazia, en charge des assurances, afin de déterminer à qui la responsabilité doit être attribuée. Pour se faire, elle utilise une technologie qui s’applique sur le tempes. Baptisé remémorateur, l’objet permet d’accéder aux souvenirs récents de la victime et de visionner ces derniers sur un écran portable. Elle lui fait sentir l’odeur de bière, écouter une chanson, pour se remémorer l’ambiance : il se rappelle. Il revoit la jeune fille aux rouge à lèvres, le dentiste dans son cabinet et cette femme aux cheveux courts à la fenêtre. Bien que les petits aimants soient crédibles comme technologie, le petit écran qui les accompagne fait pale figure. Au design anachronique et à la qualité floue, il permet néanmoins à Shazia de rentrer dans la tête de chacun des témoins. Avec cette technologie, tout les protagonistes deviennent des caméras de surveillance pouvant élucider un délit ou un crime avec leur mémoire.

Black Mirror Crocodile

Quand Shazia remonte finalement jusqu’à Mia pour l’interroger sur l’accident, cette dernière se fait trahir par sa pensée et tue l’employée en assurance. Non sans avoir retrourner la technologie contre celle-ci en lui posant sur les temps afin de savoir si elle a prévenu quelqu’un de son trajet jusqu’ici. Pas de chance, le mari de Shazia est au courant. Elle se rend jusqu’à chez lui pour le tuer dans son bain, comme un clin d’oeil macabre à ce cycliste qu’elle avait jeté à l’eau avec Rob quinze ans plus tôt. Au moment de partir, elle entend un bruit, qui se révélera être le babillement d’un enfant. Si ses joues montrent quelques larmes, elle n’hésite pas. Heureusement, la scène n’apparait pas à l’écran.

Plusieurs choses sont intéressantes dans cet épisode où l’accident avec le cycliste du début n’aurait du être qu’un élément isolé sans pour autant se transformer en un massacre incluant femme et enfant. Si Mia avait l’air de subir la décision prise par Rob au début de l’épisode, elle passe le reste du temps à prendre le pas sur sa position initiale de victime pour devenir active. Bien que l’on puisse croire à une perte de controle de la protagoniste principale, elle semble finalement avoir parfaitement conscience de ce qu’elle fait, comme si elle accomplissait un pénible et inévitable devoir.

D’ailleurs, cet épisode est l’un des seuls de la saison 4 à présenter les conséquences immuables de deux technologies au lieu d’une. D’une part ce camion de Fences Pizza, issu d’ailleurs de la même entreprise que dans l’épisode U.S.S Callister et dont le dysfonctionnement entraine la série de meurtres perpétrés par Mia. D’autre part, cette technologie qui fouille directement dans la tête des gens pour matérialiser leurs pensées en images. Si le dentiste du cabinet d’en face est gêné de se rappeler devant Shazia qu’il a photographié un jeune homme nu, ce n’est qu’un des légers vices mis en lumière par le remémorateur. Quand à Mia, il y a ces souvenirs de meurtre qu’elle a tenté de cacher en se rappelant du film pornographique lancé dans la chambre d’hôtel où elle a tué Rob. Même le sexe n’est plus intime puisque chacun est susceptible de devenir un élément de surveillance à part entière. Outre le sexe, l’alcool est aussi omniprésent en fil rouge. D’abord à l’origine de la mort du cycliste car après tout, le jeune couple était alcoolisé. Puis il est aussi présent quand Rob explique qu’il a arrêté de boire, comme une manière de se repentir de son crime passé. Enfin, il apparait sous la forme d’une bière ouverte que Shazia fait sentir aux témoins pour ouvrir leur sens. Si l’on met le sexe et l’alcool sur le même plan, il pourrait s’agir là de deux éléments entraînant forcément des conséquences néfastes pour les personnes impliquées.

Black Mirror Crocodile

Pour ce qui est du nom de l’épisode, le terme Crocodile pourrait renvoyer à l’expression « pleurer des larmes de crocodiles ». La légende dit que les crocodiles charmaient leurs proies en gémissant afin de mieux les dévorer une fois qu’elles étaient attirées. Aujourd’hui, l’expression signifie que l’on pleure pour obtenir quelque chose. Si l’on en croit la légende, on pourrait donc supposer que Mia pleure pour mieux dévorer, ou encore, pour obtenir quelque chose. Dans son cas, cela pourrait être le pardon. Le terme fait aussi appel aux attitudes des crocodiles qui reste calme jusqu’au moment du danger. Comme eux, Mia reste immobile sous couvert de son statut d’architecte et de mère, pour attaquer quand elle se sent en danger.

Quand au fait qu’elle se fasse prendre à cause des souvenirs d’un cochon d’Inde qui a observé toute la scène, ce n’est que triste fatalité sur fond de morale.