À l’annonce de la fermeture des établissements scolaires en mars 2020, quelques questions se sont très vite imposées : comment garantir l’accès à l’éducation pour tous ? Comment maintenir la motivation des élèves, et transmettre le même plaisir d’apprendre ? Très vite, et malgré ses limites, les regards se sont tournés vers la technologie. De l’Afghanistan aux États-Unis, les écoles ont dû réorganiser leurs méthodes d’apprentissage et leur communication avec les élèves, privilégiant des médiums numériques. Cette tendance à la digitalisation et à l’augmentation des outils technologiques au sein du secteur éducatif, largement accélérée dans le contexte du Covid-19, était pourtant déjà bien présente avant. Les technologies éducatives, communément appelées EdTech, sont en fait toutes ces solutions numériques proposant une expérience nouvelle de l’apprentissage par des moyens nouveaux, sous forme d’applications mobiles, de plateformes, ou encore de sites internet.

Ce sont toutes ces entreprises comme OpenClassrooms ou Maxicours, qui cherchent à révolutionner la formation par des contenus interactifs, ludiques, et en ligne. Ce sont aussi des entreprises comme Kirae, qui propose de développer ses soft skills grâce au jeu vidéo, ou Grade’up, qui crée un programme de soutien scolaire reposant sur les neurosciences. Entre divertissement et apprentissage, il n’y a qu’un pas. L’apprenant d’aujourd’hui n’est pas l’apprenant d’hier, ni celui de demain. L’éducation est en constante métamorphose. Quelle pédagogie mettre en place pour subvenir aux nouvelles attentes et aux nouveaux besoins des élèves, tout au long de leur vie ? C’est la question que se posent ces entreprises qui cherchent à rendre dynamique et inclusif l’accès à la connaissance. “Les EdTech, ce sont toutes ces solutions innovantes, proposées par des startups, des entreprises, au service de l’éducation et de la formation, de la maternelle à l’Ehpad” explique à Siècle Digital Anne-Charlotte Monneret, Directrice d’EdTech France. Par des algorithmes, des applications, des Moocs, des vidéos, des serious games, des plateformes, ou encore des objets connectés, de nombreuses entreprises ont contribué à façonner de nouvelles manières d’apprendre, parfois reprises au sein même des établissements scolaires. Digitalisation de la pédagogie, mais aussi de l’expérience de l’apprenant et des processus de gestion ou d’apprentissage ; les entreprises du secteur sont diverses et nombreuses.

En France, particulièrement, la filière Edtech a grandement progressé ces dernières années. Depuis trois ans, le nombre de structures et de start-up créées a augmenté de 47 %, selon une récente étude de Deloitte Digital et de la Caisse des Dépôts. D’après l’Observatoire EdTech, on compte plus de 500 acteurs. Le secteur, en plein développement, pèse aujourd’hui 650 millions d’euros et 7 000 emplois, répartis en segments distincts.

La EdTech, c’est donc l’alliance entre éducation et technologie, à l’anglo-saxonne. En France, la distinction est faite entre l’instruction, la transmission de savoir, et l’éducation, qui est davantage dans le domaine des valeurs. Pourtant, depuis la renommée du ministère de l’instruction publique en “ministère de l’éducation nationale” en 1932, on confond quelque peu les deux. “Dans notre esprit français, lorsque l’on pense à l’éducation, on pense automatiquement à la scolarité, à l’éducation nationale. En anglais, le terme est bien plus large, on voit cela à l’échelle de la vie, comme un chemin d’apprentissage” résume l’ancien directeur de EdTech France, Rémy Challe, aujourd’hui CIO chez Skill & You.

Comment ce chemin d’apprentissage est-il influencé par le numérique ? Comment le secteur a-t-il vécu la crise de la Covid-19 ? Quelles sont les technologies impliquées dans l’EdTech, et quels enjeux soulèvent-elles ?

Siècle Digital a rencontré des experts, professeurs, et leaders de l’EdTech, mais aussi des acteurs indirects, comme des étudiants et des élèves, bien plus concernés qu’ils ne le réalisent.

Panorama des EdTech : qu’est-ce donc, à la fin ?

Que considère-t-on comme une EdTech ?

Lorsque l’on parle des EdTech, on parle en fait d’un grand spectre de technologies, qui s’applique à l’éducation en général. Définir le secteur n’est pas aisé, tant il est large. D’ailleurs, personne ne s’accorde vraiment sur une définition, à l’échelle mondiale.

Aux États-Unis, on considère aisément que l’EdTech inclut des systèmes de gestion de l’apprentissage, des outils numériques, des médias, le secteur de l’information et la communication, mais aussi l'infrastructure numérique d’une école, comme le wi-fi ou les ordinateurs et tablettes utilisés. Shanna Martin, enseignante dans un collège du Wisconsin aux États-Unis, nous le confirme. “Là où je suis, les technologies éducatives se divisent en deux catégories : les technologies “physiques”, c’est-à-dire la technologie utilisée en classe, comme les Chromebooks, les ordinateurs portables, les robots, etc., et d’un autre côté les outils en ligne et les logiciels” explique-t-elle.

En France, on a tendance à considérer l’EdTech davantage comme “toutes les entreprises cherchant à améliorer l’expérience de l’apprentissage, sur le scolaire, dans l’enseignement supérieur, ou dans la formation professionnelle” d’après Anne-Charlotte Monneret, DG d’EdTech France. Lorsque l’on pense EdTech, on pense ainsi aux ENT (Environnement Numérique de Travail), aux outils interactifs utilisés en classe et à distance, ou aux plateformes d’e-learning. On exclut, en principe, les tablettes, le wi-fi, mais aussi les outils de conférence comme Zoom ou Microsoft Teams, qui n’incluent finalement pas beaucoup de fonctionnalités propres à l’éducation. “Ces services retransmettent simplement le son et l’image sans améliorer l’expérience utilisateur, à l’inverse d’autres outils comme Ubicast et Wooclap, qui tentent de recréer une classe virtuelle” ajoute la directrice générale d’EdTech France.

La définition dépend donc de l’interprétation du terme, et il y a plusieurs écoles. On peut voir les “technologies de l’éducation” au sens large, et ainsi considérer tous les outils pouvant être mis à profit pour l’apprentissage, tels que WhatsApp, Zoom, ou une tablette. De l’autre côté, on peut ne considérer spécifiquement que les outils technologiques incluant une dimension pédagogique.

Dans les deux cas, l’EdTech ne se résume pas à la salle de classe et aux interactions professeurs-élèves. L’éducation doit être comprise au sens anglo-saxon du chemin d’apprentissage tout au long de la vie, mêlant instruction et éducation à la française. C’est le cas par exemple pour Simon, élève dans un lycée de Tours, qui utilise une application mobile destinée à l’apprentissage de l’anglais de manière régulière lorsqu’il rentre chez lui, après sa journée de cours. “Il y a deux niveaux de langue, A2 et B1, et cela fonctionne sous forme de jeux qui font travailler la lecture rapide, la compréhension orale ou l’enrichissement du vocabulaire ; j’y passe 10 à 15 minutes par jour” nous indique le lycéen.

Une application mobile pour l’anglais, qui rejoint des centaines d’autres solutions du même type, développées pour offrir une autre approche de l'apprentissage, “plus ludique”, selon les termes de Simon. En effet, l’EdTech n’a pas vocation à révolutionner l’éducation, mais à la soutenir en s’adaptant à l’ère du temps. “Ce n’est pas de la technologie pour la technologie, mais la technologie au service de”, résume Rémy Challe, CIO de Skill & You.

Au service de qui, ou de quoi ? Pour le comprendre, on divise souvent le secteur en trois segments distincts, car les entreprises EdTech s'adressent à des audiences différentes. D'abord, le scolaire (désigné aussi sous le nom K12, en anglais), qui concerne aux élèves jusqu’en terminale. On y trouve des plateformes d’orientation, des ressources numériques comme des MOOCS, des outils et logiciels de vie scolaire qui permettent aux parents et enseignants de communiquer... La liste est longue, et les entreprises nombreuses. Parmi elles, Dipongo, Nomad Education, ou encore Lalilo, rachetée en mars par des américains.

Un autre segment est celui de l’enseignement supérieur, qui concerne les étudiants après le bac et la fin du lycée. Ici, sont inclus les outils pour les recruter, comme Parcoursup, mais aussi pour gérer sa vie étudiante une fois entré à l’école ou à l’université (sous forme d’application, la plupart du temps). On peut inclure aussi toutes les EdTech visant à aider les étudiants dans leur compréhension des cours, par des podcasts, des cours en ligne ou des quizs.

Enfin, le troisième et dernier segment complétant notre tour d’horizon du secteur est celui de la formation professionnelle, auquel 63% des acteurs EdTech français sont consacrés. On y trouve des plateformes de contenus, d’engagement, de coaching, de formation à distance ou de gestion des talents. On compte des entreprises telles que Beedez, Teach on Mars, Fifty, ou Microdoing.

Les technologies qui se cachent derrière

La technologie en question, dans le secteur de l’EdTech, n’est pas nécessairement très élaborée. En France notamment, près de la moitié des acteurs EdTech recourent aux LMS et aux CMS, sachant qu’en moyenne, une entreprise du secteur utilise 2 sortes différentes de technologie pour digitaliser l'éducation. LMS signifie “Learning Management System”, désignant un système informatique permettant de gérer les activités de formation en ligne. C’est en fait une plateforme simplifiant et digitalisant des processus comme l’inscription, la mise en ligne des ressources, le suivi de l’élève, ou encore le tutorat. À l’inverse, CMS tient pour “Content Management System”, un système de gestion de contenu général pouvant servir à l'apprentissage, ou non. On parle davantage d’un site web, que d’une plateforme. D’autres technologies grandement utilisées sont le mobile learning, la classe virtuelle, ou encore les MOOCs, même s’ils tiennent plus du format.

Les solutions et produits les plus utilisés sont souvent les plus simples, ne recourant pas forcément à l’intelligence artificielle. Celle-ci ne se classe qu’en quatrième au classement des technologies utilisées par les acteurs Edtech en France, atteignant seulement 28%. Parmi les entreprises l’utilisant, l’un des leaders est sans conteste Domoscio, qui se vante de faire gagner à ses utilisateurs 37% de temps pour acquérir les compétences cibles lors des formations. Son secret ? La smart data et l’adaptive learning, qui permettent d’individualiser les parcours et d’optimiser l’apprentissage.

La répartition des EdTech par technologies utilisées

La répartition des EdTech par technologies utilisées. Sur 250 répondants, presque la moitié utilise des LMS et CMS. Source : Sondage 2020 EY-Parthenon / EdTech France, Analyse EY-Parthenon

“Certaines solutions sont plus fondées sur le côté éducation que sur le côté tech, tandis que d’autres sont nettement l’inverse” résume Anne-Charlotte Monneret. De même, l’étude EY-Parthenon sur la filière EdTech note la faiblesse du taux d’utilisation des technologies dites “disruptives” en France, soit la réalité virtuelle, la blockchain, ou encore l’internet des objets (IoT).

Par ailleurs, comme le rappelle Anne-Charlotte Monneret, une entreprise EdTech n'œuvre pas que dans le digital. “C’est aussi des formats hybrides”, à l’instar de Plume, qui, en plus de développer une application accompagnant les enfants dans l’apprentissage de l’écriture, propose l’imprimerie des histoires fabriquées par leur imagination, en livres papier.

Quel business model pour les EdTech ?

Le marché des EdTech est un marché complexe. Avec un public aussi vaste que le sont les êtres humains vivants sur la planète, et une tranche d’âge allant du plus jeune au plus âgé. Les acteurs et services proposés sont par conséquent très différents.

Selon les pays du monde, le secteur de l’EdTech fait face à plus ou moins de résistance de la part des écoles et des universités, notamment pour implémenter des solutions issues du secteur privé. Cela se matérialise évidemment par des business models et des cibles différents. En France, le modèle de marché majoritaire est celui du B2B (Business to Business), avec les modèles B2B2C et B2C arrivant seconds. L’audience des entreprises EdTech, quant à elle, est largement composée d’entreprises et d’organismes de formation. Viennent ensuite les acteurs du milieu scolaire et universitaire, comme les écoles, les universités, les professeurs et les élèves. “En France, une entreprise ne peut pas vendre directement à un enseignant, elle doit passer par la collectivité” tempère Anne-Charlotte Monneret.

Par ailleurs, les stratégies marketing sont souvent des plus classiques. On parle d’abonnement, comme dans le cas de beaucoup de plateformes. C’est le cas de DigiSchool et ses options Premium, ou de vente de prestations comme un cours en ligne, un MOOC ou une formation comme en offre Skill & You. Les entreprises font aussi un peu de contenus sponsorisés et utilisent la publicité, tout comme on peut trouver de la monétisation des données au sein de leurs revenus. Plus récemment, on voit particulièrement se développer les SPOC (pour Small Private Online Courses, des petits cours en ligne) parmi les sources de recettes.

En France, les entreprises EdTech sont pour la plupart de petites entreprises. 65% d’entre elles ont moins de 10 salariés, et 60% ont un chiffre d'affaires inférieur à 500 000 euros. Parmi ces petites entreprises, des leaders se détachent, tels OpenClassrooms, DigiSchool, Kartable ou 360 Learning. En mai 2021, OpenClassroom a même levé 80 millions d’euros afin de consolider ses programmes de formation en ligne, très en demande depuis le début de la pandémie.

Même si la Covid-19 a eu un impact considérable sur le secteur, avec des créations d’entreprises, des expansions, et des levées de fonds en hausse, le pic de création d’entreprises EdTech s’est réellement produit en 2018 et 2019 dans l’hexagone. Plus de la moitié des EdTech ont été créées il y a moins de 5 ans, à la différence des États-Unis, chez qui la date moyenne de création d’entreprise EdTech est 2009. Outre-Atlantique, on dénombre près de 1 780 entreprises, près du triple par rapport à la France. Parmi les leaders, MasterClass, Emile Learning, et bien sûr Google.

La naissance et l’évolution d’un secteur clé

Comme nous le raconte Nadia Jacoby, fondatrice de Simone et les Robots et vice-présidente chargée du numérique de l’Université Panthéon Sorbonne en 2012, l’évolution du secteur EdTech est liée aux changements de la société. De la même manière que la technologie s’est doucement imposée et mise au service de nouvelles formes de travail (à distance, par exemple), cette technologie s’est mise au service de l’éducation.

Pour autant, l’évolution du secteur n’a pas eu les mêmes formes et la même puissance partout dans le monde. “Aux États-Unis, l’enseignement supérieur est majoritairement privé et marchand” ajoute Nadia Jacoby, et on y trouvera bien plus naturel de faire appel à un prestataire pour augmenter la valeur et l’expérience de l’enseignement. On peut lier cette dynamique, bien plus forte et ouverte sur la technologie dans l’enseignement supérieur, au fait que nombre des leaders de l’EdTech se trouvent effectivement aux États-Unis. “Sous quelques aspects, on pourrait considérer Microsoft comme la première EdTech, dans le sens où sa suite Office a été conçue pour les étudiants, en tant que pack nécessaire et avantageux pour la formation des étudiants et leur insertion professionnelle” ajoute-t-elle.

En France, et plus largement en Europe de l’Ouest, la relation entre le monde de l’éducation, public, et le monde de l’EdTech, privé, n’est pas aussi naturelle. Face à l’éducation nationale, l’Edtech doit souvent affronter les freins structurels, culturels, et une lenteur généralisée, se développant plus vite au sein des entreprises, avec des solutions dédiées à la formation continue. “Les processus d'achats sont très encadrés, les différentes collectivités responsables des écoles, collèges, lycées, sur le volet financier n'ont pas la main sur le volet pédagogique, et les moyens restent limités”, explique Rémy Challe.

Le développement du secteur de l’EdTech a ainsi été plus long qu’aux États-Unis ou que dans les pays Nordiques, et encore aujourd’hui, celui-ci prend du temps à être accepté. Malgré l’augmentation des acteurs, en partie due à la situation sanitaire, la France n’arrive pas au niveau des pays Nordiques ou des États-Unis. Il y a bien souvent une défiance, notamment de la part de l’Université, à collaborer avec des entreprises privées voulant “démocratiser” le savoir, tandis que l’Université s’en voudrait détentrice. Non pas que le monde académique n’ait pas besoin de la technologie, ni qu’il n’y soit pas formé aujourd’hui : la tendance, au début, était simplement davantage au développement de solutions “par l’Université, pour l’Université”, comme l’a été le développement des Espaces Numériques de Travail (ENT) à partir des années 2000.

Petit à petit, les entreprises se créant et les levées de fonds s’effectuant, un mouvement se crée en France. En 2017, plusieurs entreprises joignent leurs efforts en signant un manifeste affichant l’ambition suivante : mettre la technologie au service de l’éducation et de la formation, pour tous. Les voix s’unissent, et l’association EdTech France, qui réunit aujourd’hui plus de 300 acteurs du territoire, est créée en 2018.

La carte des 100 entreprises EdTech les plus en vogue en 2020 en Europe, par sous-secteur.

Les 100 entreprises EdTech les plus en vogue en 2020, par sous-secteur. On y retrouve des entreprises comme Kartable dans la production de contenus, ou Babbel dans l’apprentissage des langues étrangères. Source : HolonIQ

Un secteur EdTech en effervescence ?

L’influence de la Covid-19

“En 2020, de nombreuses entreprises se sont créées, pour parvenir à 550 entreprises à l’heure actuelle” indique Anne-Charlotte Monneret. La crise sanitaire a eu l’effet d’une bombe, pour le secteur, propulsant de nouveaux acteurs sur le marché, et accélérant leur développement. Avec la mise en place de l’enseignement à distance, les entreprises EdTech qui proposaient des outils compatibles ont profité d’une généralisation des usages, tandis que les autres ont été forcées à l’adaptation et la résilience de leurs offres.

Cependant, les effets financiers ont été quelque peu limités. Rémy Challe nous explique pourquoi : “dès le lendemain de l’annonce de la fermeture des écoles et universités, EdTech France a lancé un appel à la solidarité”, invitant les entreprises à proposer leurs outils, tout ou partie, gratuitement. En quelques jours, 70 offres étaient disponibles de manière gratuite pour les écoles, universités ou entreprises, pour arriver à 320 à la fin du confinement. Ce mouvement, aussi bénéfique qu’il ait été pour la population et le corps enseignant impréparé à une telle situation, a été nettement moins bénéfique sur le plan financier, pour les EdTech. “Il y a eu une hausse de notoriété et de base client, mais une baisse en termes de chiffre d'affaires. Certaines entreprises ont même eu des coûts supplémentaires, car elles ont dû proposer leurs services gratuitement, tout en s’adaptant à une demande croissante” nous explique Anne-Charlotte Monneret.

Beaucoup de sociétés ont dû faire preuve de résilience, durant la crise de la Covid-19. On a ainsi vu un glissement dans les activités proposées, des changements de business models, et des développements d’offres. L’entreprise Iconoclass par exemple, qui forme des profils commerciaux, a dû passer toutes ses formations en ligne. Les mesures sanitaires soudainement imposées ont ainsi eu le mérite de forcer à la résilience et au développement des activités, pour une part importante des EdTech.

Quelles dynamiques, au niveau mondial ?

À l’échelle mondiale, le secteur de l’EdTech est dominé par des géants chinois, américains et indiens. Le marché français, lui, ne représente que 700 millions d’euros sur un marché global évalué à 325 milliards de dollars. La France, c’est donc entre 2% et 5% du marché mondial ; un petit joueur, mais en croissance. À l’échelle européenne cependant, la France n’est pas en reste, se classant derrière le Royaume-Uni. La différence entre les pays, dans le niveau de développement de leur secteur EdTech, dépend de facteurs culturels et structurels : la Chine et les États-Unis ont ainsi plus de facilités à accepter la pénétration de la technologie au sein de l’école primaire par exemple.

En Europe, l’alliance de l’éducation (souvent publique) et de la technologie (associée au privé) est encore modeste. Les tablettes et ordinateurs portables dans les écoles ne sont pas encore démocratisés. Le secteur de l’EdTech est bien plus développé dans les pays Nordiques et Baltiques comme la Lituanie, où les établissements scolaires n’ont pas peur d’ouvrir leurs portes à des solutions du secteur privé. L'Estonie, quant à elle, avait déjà numérisé tous les matériels éducatifs en 2015, tandis que la Lettonie avait annoncé l'Année de la technologie pour les enseignants bien avant la pandémie. Par ailleurs, les pays baltes ont créé une infrastructure numérique avec une couverture proche du 100% en haut débit.

Avec la Covid-19, la dynamique de l’EdTech s’est accélérée dans tous les pays, et l’Europe a quelque peu cherché à rattraper son retard. En Autriche, des plateformes d'apprentissage telles que Moodle et LMS ont été utilisées par les enseignants, de même que des solutions cloud d'entreprises telles que Microsoft et Google. La plateforme de contenu Eduthek, développée par le ministère, a aussi proposé du matériel et des exercices provenant de prestataires externes. À destination des jardins d'enfants et des élèves de tous les niveaux scolaires, elle leur permet de pratiquer à la maison et approfondir leurs connaissances.

En Chine, près de 200 millions d'élèves du primaire et du secondaire ont commencé leur second semestre 2020 en ligne, les écoles étant fermées en raison de l'épidémie. Le pays s'est alors lancé dans ce qui pourrait constituer le plus grand exercice d'apprentissage en ligne simultané de l'histoire, améliorant la bande passante des principales plateformes de services d'éducation en ligne et mobilisant des ressources pour garantir la continuité de l’éducation.

En Argentine, le ministère de l'Éducation a signé des accords pour la distribution de netbooks et de tablettes dans les zones à forte vulnérabilité socio-économique des municipalités de Buenos Aires. Dans un pays subissant des inégalités d’accès à la technologie et à la fracture numérique marquée pour les étudiants, le gouvernement a été poussé à des investissements et des efforts dans le sens de leur réduction. Dans les pays en développement, bien avant la Covid-19, l’EdTech suscitait un grand enthousiasme, bien que les rapports se concentrent souvent sur les recommandations et les potentiels des continents comme l’Afrique ou l'Amérique du Sud. Le partenariat entre Accenture et Amref Health Africa, qui ont développé une solution d'apprentissage mobile innovante pour les volontaires de la santé, est un exemple d'initiative d'apprentissage en ligne qui a su mettre ce potentiel en pratique.

Un secteur au cœur d’enjeux de société

Inclusivité et exclusivité de la technologie : quelles inégalités ?

Un grand impact implique de grandes responsabilités. Cela est valable pour tous les secteurs, et particulièrement ceux qui touchent à des strates sensibles de la vie en société comme l’éducation, qui a une influence énorme sur l’économie et le développement d’un pays.

L’EdTech, qui utilise le numérique pour le mettre au service de l’éducation, se positionne ainsi à un croisement dangereux : celui des inégalités. Se voulant moteur de l’accès au savoir et facilitateur de l'apprentissage, les buts sous-jacents du secteur ne peuvent se réaliser que sur un environnement solide, et une garantie d’accès à cette technologie pour tous. Or, et comme l’a révélé de manière criante la crise sanitaire, la fracture numérique est encore bien nette, même en France. Tout le monde n’a pas le même réseau wi-fi, ou les mêmes moyens pour acheter un ordinateur et une tablette et profiter des outils développés par les EdTech. Ajouté à cela, les différences d’éducation et de bagages culturels face aux outils numériques existent. De même, tous les établissements scolaires n’ont pas les mêmes moyens, et tous les élèves ne sont pas scolarisés dans le public. C’est ce que met en avant Neil Selwyn dans son livre Technology and education - Why it’s crucial to be critical. Il soutient, entre autres, que la technologie et l'éducation doivent continuellement être considérées à travers une lentille critique, tant elles peuvent être liées aux problèmes d'inégalité, de domination, et d'exploitation.

La réponse au Covid-19 a creusé les inégalités au sein et entre les pays, et exacerbé une crise d'apprentissage déjà existante. Certains arguent que la technologie peut élargir aussi bien que réduire ces écarts, selon l’utilisation que l’on en fait. L’inclusivité de l’EdTech ne peut se réaliser qu’à la condition d’une égalité de base, sous tous les plans évoqués plus haut. Là intervient la responsabilité de l’État, mais aussi de l’Europe, qui peut agir par ses politiques et ses investissements. La formation des enseignants et des élèves est aussi un facteur clé. Sans formation sur l’utilisation des logiciels et des équipements numériques, les outils resteront inutilisés, et les inégalités creusées.

D’un autre côté, quand elle est utilisée avec soin, dans le secteur de l’éducation, la technologie peut aussi aider à atteindre les apprenants marginalisés par la pauvreté, le sexe, la langue, le handicap, le déplacement, et la non-scolarisation. Des solutions EdTech existent pour les personnes en difficulté face à certaines tâches, et peuvent permettre de gommer certaines inégalités. “Il y a de nombreux outils pour personnes dyslexiques et allophones (personnes ayant comme première langue une langue étrangère)” indique Anne-Charlotte Monneret.

Des questions et interrogations essentielles

Lorsqu’une entreprise du numérique se positionne sur un tel secteur, elle vise potentiellement des enfants. Et qui dit technologie, dit données : comment sont gérées les données récoltées sur les enfants, et plus généralement sur les personnes ? La mauvaise gestion des données d’éducation par les entreprises EdTech est l’un des risques majeurs associés au secteur. Sur ce sujet, Rémy Challe et Anne-Charlotte Monneret assurent que la très grande majorité des entreprises EdTech ne monétisent pas les données personnelles qu’elles récoltent. L’article 40 du RGPD oblige les filières à spécificité comme l’EdTech à créer un cadre adapté, afin de protéger les données personnelles de leurs utilisateurs. Les principes du règlement, cependant, sont en eux-mêmes assez flous : c'est d'ailleurs ce qui pousse EdTech France à travailler sur un code de conduite pour les entreprises du secteur, plus clair et directif, et appliqué à des cas concrets.

Le problème, dans la plupart des cas, est que les politiques de confidentialité des services EdTech sont très longues, et ne s’appuient pas forcément sur des règles claires, encore plus si elles sont hors de l’Europe. Par ailleurs, les entreprises, ainsi que les données qu’elles stockent, sont toujours vulnérables à de potentielles cyberattaques. En 2017, aux États-Unis, Emodo a été victime d’une violation des données personnelles de 77 millions de comptes d’élèves, qui ont été mises en vente sur le Dark Web. En France comme outre-atlantique, des questions se posent quant à l’éthique qui doit s’appliquer aux pratiques d’entreprises d’un secteur clé comme l’éducation, gérant les données de mineurs. Le stockage et la sécurisation des données doivent être des priorités, et cela passe avant tout par des lois claires et fortes.

En guise de tentative d’action sur le besoin d’uniformité au sein des normes européennes, EdTech France prend également part au projet de Hub GaiaX, au côté de l’Allemagne. Ce projet de souveraineté des données souhaite harmoniser le cadre européen en termes de normes, garantissant une uniformité des exigences en France comme chez nos voisins allemands. En pratique, cela signifie qu’une entreprise EdTech allemande voulant pénétrer sur le marché français devrait avoir les mêmes normes en matière de protection des données.

L’éducation remodelée

Comment les élèves et les étudiants sont-ils impactés ?

D’après une étude menée par Opinionway pour MGEN en 2018, 71% des Français estiment que les outils numériques à l’école permettent d’améliorer les méthodes d’apprentissage. Mais est-ce encore le cas pour les élèves, après avoir vécu l’enseignement à distance pendant des mois ? Siècle Digital est allé à la rencontre d’une classe de seconde, qui nous a fait part de ses ressentis, entre “trop d’écrans et de numérique”, “du positif dans certaines matières” ou pointant encore “l’importance des professeurs pour les accompagner”.

D’une manière générale, ces élèves, qui ont la chance d’avoir à disposition une tablette fournie par leur établissement toute l’année les suivant de la classe à la maison, sont plutôt satisfaits de l’usage du numérique à l’école. Amandine, par exemple, utilise après l’école une plateforme payante dédiée à l’apprentissage des mathématiques, où elle peut trouver vidéos, exercices et corrigés. Les professeurs devant suivre un programme et finissant parfois par être trop rapides, certains élèves trouvent un certain avantage dans ces outils leur permettant de progresser à leur rythme. Louane, elle, pointe le caractère pratique du format vidéo, pour lesquels optent certaines plateformes d’e-learning. “On peut faire pause, revenir en arrière, prendre son temps et surtout prendre de vraies notes, alors que cette année, les circonstances poussent nos professeurs à aller de plus en plus vite” explique-t-elle.

Côté études supérieures, Arman, étudiant à l’université de Rome, utilise souvent les cours en ligne sur des plateformes telles que Edx, Coursera ou OpenClassrooms, pour perfectionner ses connaissances. “Parfois, si je n’ai pas compris quelque chose en cours, je trouve plus simple de regarder une vidéo sur YouTube ou de prendre un cours en ligne que de rechercher par d’autres moyens, à la bibliothèque par exemple”. Il pointe la nécessité d’avoir une aide supplémentaire, un appui extérieur au professeur, “cela dépend vraiment des matières et de l’approche du professeur, mais je ne suis pas un grand fan des cours magistraux, je préfère quand il y a du dynamisme, du challenge, et bien sûr du plaisir”.

Des avis divers, qui reflètent bien le côté éclectique des offres du secteur EdTech, qui concerne des personnes de tous âges. Globalement, certains pointent des effets positifs sur leur orthographe ou sur leur apprentissage des langues, mais ne souhaitent en aucun cas se passer de la présence d’un professeur. Pour Blanche, qui étudie le grec à distance avec le CNED, “la motivation est dure à trouver sans professeur, on ne peut pas poser de questions, être rassurés, interagir”.

Un jeune élève utilise un ordinateur en classe, afin de faire des recherches ou préparer des exposés.

L’usage de l’ordinateur ou de la tablette en classe se développe, bien qu’il soit encore minime en France. Photographie : Compare Fibre / Unsplash

La disparition de l’enseignant, vraiment ?

Le rôle de l’enseignant, dans l’EdTech, est d’autant plus nécessaire. La vocation des technologies développées n’est pas de remplacer l’humain, comme on l’imagine souvent, notamment avec l’intelligence artificielle. Or, c’est parfois ce que l’on peut entendre ou lire, comme le pointe Rémy Challe, qui a “déjà lu sur Twitter que l’EdTech voulait remplacer les professeurs par des robots”. Comme toujours, on parle davantage d’une complémentarité, dans le cadre de l’EdTech, d’un appui pour les professeurs, d’un facilitateur de leur travail. Dans ce cas, comment penser le travail d’enseignant, à l’heure où chaque détail des connaissances sur le monde est compilé et disponible sur internet ?

“La posture de l’enseignant doit évoluer” indique Rémy Challe. “On ne peut plus arriver dans une salle de classe en délivrant des informations qui sont disponibles ailleurs. Il faut que le professeur puisse les mettre en mouvement, pour qu’elles deviennent des savoirs, puis des connaissances”. Dans un futur proche, et avec les EdTech, c’est toute l’interaction entre le professeur et l’élève qui serait redessinée, mais aussi le rôle même de l’enseignant.

Aussi difficile soit la transition, il faudra probablement accepter le fait de voir s’extirper l’enseignant du rôle de savant, pour endosser un rôle d’animateur du savoir, et d’accompagnateur. En revanche, sa disparition n’est pas en jeu. Comme l’indique l’expression commune « Ed comes before Tech », l’EdTech est avant tout une question d’éducation et de pédagogie, qui a besoin du facteur humain pour être vraiment efficace.

Avec la posture de l’enseignant, c’est tout notre rapport au numérique qui doit évoluer, vers l’acceptation que le futur ne se fera pas sans. Dans un monde volubile, en constante métamorphose, où les innovations fusent à chaque seconde et où l’on prône une culture du progrès, comment accompagner l’humain à travers ces transformations de sa société ?

À mesure que le monde change, que l’on tend à réduire nos émissions de gaz à effet de serre, à chercher d’autres modes de production, le marché du travail évolue lui aussi. “L’employabilité ne sera garantie qu’à condition d’apprendre de nouvelles choses tout au long de sa vie” explique Rémy Challe. Les EdTech font donc le pari fou de permettre la flexibilité nécessaire aux apprenants d’aujourd’hui et de demain, en permettant de se former à tout âge, grâce aux outils numériques.

EdTech : l’accès à la connaissance, partout, tout le temps

La définition d’une EdTech fait polémique, et tous les pays du monde ne s’accordent pas sur ce que l’on considère une entreprise du secteur ou non. La vision américaine aura tendance à englober les équipements et les ressources numériques, et donc à la fois l’ordinateur et le logiciel, tandis que la France mettra l’accent sur la dimension pédagogique nécessaire à l’EdTech.

Exploitant des technologies diverses, mais majoritairement simples, le secteur a connu une hausse de popularité et de développement depuis le début de la crise de la covid-19. En effet, une grande partie des gouvernements du monde ont redoublé d’efforts pour pouvoir assurer la continuité de l’apprentissage pour les élèves, mettant ainsi en place des solutions à distance, et investissant dans des outils EdTech. En France, l’impact financier a cependant été moindre, dû à l’élan de solidarité des entreprises proposant leurs services gratuitement.

Cette crise mondiale, en plus d’avoir participé à l’élan du secteur EdTech, a révélé ses faiblesses et les prérequis de ses ambitions. Avec des élèves laissés sans équipements ou connexion internet pour suivre les cours en ligne, la transition au distance learning a révélé des inégalités face au numérique déjà existantes. Des inégalités d’accès, de formations, de moyens, qui concernent les élèves, les professeurs, les parents, ou encore les établissements, et qui sont de la responsabilité de l’État.

Des défis restent donc à relever pour ce secteur en pleine mutation, qui tente de répondre aux enjeux contemporains d’un monde en constante évolution. Une chose est sûre : le monde de demain sera numérique, et le secteur de l’EdTech pourrait bien être l’une des solutions à un marché du travail de plus en plus exigeant et rude envers les jeunes, qui seront capables de se réinventer à tout stade de leur vie. Car l’EdTech, c’est aussi cela, mettre la connaissance et l’éducation à portée de tous, partout et tout le temps, allié de l’enseignant et non ennemi.