La semaine dernière, des membres de l’équipe s’occupant de la Libra ont révélé au Financial Times que la cryptomonnaie polémique de Facebook pourrait s’apprêter à entrer en service début 2021. La date de lancement officielle n’est pas encore connue, mais les ambitions du réseau social numéro un pour sa monnaie digitale ont déjà été revues à la baisse.

Un projet bien plus modeste que l’idée initiale

La Libra dans sa version révisée restera un stablecoin, mais sera uniquement adossée au dollar, qui lui-même soutiendra sa valeur. Pas de risque d’une nouvelle monnaie concurrente des devises nationales : un stablecoin est juste une cryptomonnaie imaginée afin de réduire le taux d’instabilité de la valeur de ces mêmes cryptomonnaies telles que le Bitcoin.

Instables dans leur valeur -on le voit aujourd’hui, le Bitcoin valant presque 20 000 dollars, avec une croissance de 125% sur l’année 2020-, les cryptomonnaies sont souvent accusées d’être peu fiables et de menacer l’équilibre financier.

Pour éviter la spéculation et garantir une stabilité, les stablecoins sont ainsi conçus comme étant adossés à un panier de réserves. Elles sont indexées (ou “backed” en anglais) sur la valeur d’entités telles qu’une monnaie nationale, ou des tokens, qui définissent leur valeur. Par exemple : si le prix du bitcoin est à 2000 dollars et que l’on décide d’échanger une unité contre un stablecoin adossé au dollar même, on obtiendra 2 000 unités du stablecoin en question. Si le cours du bitcoin monte, descend et même dégringole, nos unités en stablecoin ne changeront pas de valeur.

Ce projet de Libra adossé au dollar est assez différent de la volonté initiale de “réinventer l’argent” et de “transformer l’économie mondiale” défendue lors de la présentation du projet en juin 2019. A l’origine, la Libra était censée être une toute nouvelle monnaie liée à un panier de devises et de titres fiduciaires, non pas adossé à une monnaie, mais à un mélange de plusieurs. Cet aspect pourrait être introduit dans l’absolu, mais dans le futur.

Une refonte du projet a été nécessaire, de la forme à la compagnie gérant le portefeuille en ligne, après toutes les polémiques soulevées. Ce n’est plus Calibra qui sera propriétaire du wallet, la compagnie ayant subi un procès pour contrefaçon de marque avec son logo trop similaire à Current, mais Novi.

La portée a également été à revoir. Sept des membres les plus importants du projet Libra, dont PayPal, Stripe, Visa, eBay et Mastercard, se sont retirés du projet au fur et à mesure des déclarations des régulateurs financiers de nombreux pays. Les Etats-Unis, l’Inde, la Chine et l’Union Européenne s’étaient publiquement opposés à la Libra, évoquant le risque qu’elle constituerait pour la stabilité financière. Ces craintes se sont récemment matérialisées dans la course à la monnaie numérique de Banque Centrale (MNBC), dont la Chine, y travaillant depuis des années, mène la danse.

Ce que le rapport ne nous dit pas, c’est ce que certains des membres les plus en vue du projet Libra, tels que Spotify ou Uber, pourraient faire lorsque le stablecoin sera disponible au public. Ils ont déclaré au Financial Times qu’ils adopteraient une approche “attentiste” avant d’investir dans des cas d’utilisation : une déclaration obscure, qui nous laisse entrevoir encore bien des rebondissements dans l’historique de la Libra.

 

La Libra gardée à l’oeil par la BCE

Depuis le début du projet, les Banques Centrales s’opposent au projet de la Libra, qu’ils considèrent être un “risque considérable”, d’après Fabio Panetta, membre du conseil exécutif de la Banque Centrale Européenne (BCE). “S’ils ne sont pas bien régulés, les géants de la tech peuvent présenter un risque considérable d’un point de vue économique et social, et ils pourraient restreindre, plutôt qu’augmenter, le choix offert aux consommateurs” déclarait-il dans un discours à Francfort.

Le nouveau projet de Facebook, aussi modeste soit-il, est surveillé de près par la BCE. Ce type d’offre, d’après Fabio Panetta, “pourraient être (une) solution de paiement efficace” mais toutefois “endommager la compétition, la protection des données, la stabilité financière et même la souveraineté monétaire” des États. Ces derniers usent en effet de l’argent comme outil de contrôle et de souveraineté sur une population donnée. Partant de là, il est évident que toute tentative de s’immiscer dans le système monétaire comme tente de le faire le projet Libra peut être vu comme une menace.

Ainsi, d’après Claire Finkelstein, chercheuse à l’université de Pennsylvanie, la Libra, avant que ses ambitions soient revues à la baisse, aurait pu sévèrement remettre en question le pouvoir de l’État par la distorsion de son rôle originel et la réduction de sa légitimité qu’elle pouvait engendrer. En effet, les réseaux sociaux majeurs peuvent compter sur une communauté qui dépassent parfois la population de continents entiers. Qui sait quelles seront les conséquences pratiques de ce nouveau projet plus modeste ? Facebook dispose tout de même de 2,7 milliards d’utilisateurs en 2020 : un large panel de potentiels utilisateurs d’une jeune cryptomonnaie, équivalent à deux fois la population de l’Afrique.

En prévoyance de ses menaces du secteur privé, la BCE travaille actuellement sur sa propre monnaie numérique de banque centrale. Dans un rapport du 2 octobre, la Banque Centrale Européenne révélait les premières décisions quant à son design. Le groupe de travail y déclarait alors que l’euro numérique pourrait être compatible avec les pré-requis de l’Eurosystème et de ses citoyens. Il pourrait satisfaire les besoins de paiement émergents d’une économie moderne en offrant un actif numérique sûr aux fonctionnalités avancées.

Jusqu’à la fin de l’année 2020, la BCE consultera les citoyens sur leurs priorités et degrés de préparation face à un potentiel euro numérique. Sous la forme d’un questionnaire, cette consultation invite les entreprises, associations, et citoyens, à faire part de leurs opinions et préoccupations.

Mi-2021, le Conseil des gouverneurs de la BCE examinera de plus près l’opportunité de lancer un projet d’euro numérique, qui commencera par une phase d’enquête. Celle-ci doit donner suite aux résultats de la consultation publique. L’enquête viserait à identifier au moins un produit viable capable de répondre aux exigences légales, économiques, mais aussi des citoyens en eux-mêmes. Loin de se laisser devancer par des projets privés tels que la Libra, l’Europe fait sa part dans la monnaie numérique : doucement, mais sûrement.