L’armée régulière birmane, la Tatmadaw, met le paquet sur la technologie : drones de surveillance, logiciels de piratage, logiciels pour cracker les iPhone... Certains de ces outils proviennent de pays occidentaux qui interdisent, en théorie, la vente de ce type de technologie au Myanmar. Ils ont été utilisés pour traquer les opposants au coup d’État, notamment en trouvant les adresses postales des dissidents s’exprimant sur les réseaux sociaux.

D’après les informations du New York Times, le Myanmar a acheté des drones de surveillance à une entreprise israélienne, un logiciel pour cracker les iPhone à une société européenne et des logiciels espions à une compagnie américaine. Pourtant, depuis 2017 et la répression subie par les Rohingyas, faisant aujourd’hui l’objet d’une enquête à la Cour pénale internationale (CPI), nombre de gouvernements ont interdit ce type d’exportations vers le Myanmar. L’Union européenne a interdit la vente d’équipement à double usage pouvant servir à des fins de répression interne.

Dans la majorité des cas, les technologies ont directement été fournies à la Tatmadaw ou à des organisations lui étant rattachées. C’est le cas des entreprises du docteur Kyaw Kyaw Htun qui fournirait la plupart des technologies de surveillance. Ainsi que celui de Myanmar Future Science, une entreprise qui se qualifie de fournisseur d'aide à l'éducation et à l'enseignement, et qui a signé des contrats pour l'entretien de drones. La portée éducative des drones laisse dubitatif. Dans d’autres cas, les technologies vendues avaient un double usage, mais aucune vérification approfondie sur leur utilisation n'a eu lieu.

« Même sous le gouvernement civil, il y avait peu de contrôle sur les dépenses de l'armée en matière de technologie de surveillance »

Si la répression militaire s’accroît depuis le coup d’État du 1er février 2021, il serait erroné de penser que ce n'était pas le cas auparavant. Depuis 2015 et l’élection d’Aung San Suu Kyi, la Tatmadaw ne s’est jamais vraiment retirée de la vie du pays. Organisé sous un parti politique, celui de l’Union, de la Solidarité et du Développement (USDP), l’armée est également restée très présente dans le tissu économique en gardant entre ses mains une grande majorité des entreprises par le biais de deux conglomérats, la MEHL et la MEC.

« Même sous le gouvernement civil, il y avait peu de contrôle sur les dépenses de l'armée en matière de technologie de surveillance [...] Maintenant, nous sommes sous un régime militaire, et ils peuvent faire tout ce qu'ils veulent », estime Ko Nay Yan Oo, un ancien membre du Pacific Forum International ayant travaillé sur l’armée au Myanmar.

L’ouverture du pays a amené à l’insertion de nouvelles technologies comme des satellites et des infrastructures de télécommunication, ce qui a permis à certaines populations du Myanmar de sortir de plusieurs années d’isolement. Pas à toutes, car dans les zones où les conflits internes font rage, comme dans l’État de l’Arakan, les réseaux internet subissent des coupures. Dans le même temps, l’arrivée de nouvelles technologies a accru la surveillance et le contrôle de l’armée. Ainsi, pendant que des technologies étaient déployées à des fins civiles, des logiciels espions ont été vendus dans le but de moderniser les forces de l’ordre.

« Pour être honnête, nous suspections qu'ils utilisaient les dispositifs technologiques à de mauvaises fins, comme la surveillance des personnes »

Pour certains critiques, l’ouverture démocratique a finalement servi de prétexte pour faciliter le déploiement de technologies de cybersécurité et de défense. « L'armée utilise maintenant ces mêmes outils pour sévir brutalement contre les manifestants pacifiques qui risquent leur vie pour résister à la junte militaire et rétablir la démocratie », affirme Ma Yadanar Maung, porte-parole de l’organisation de la société civile Justice for Myanmar.

Selon des documents budgétaires étudiés par le New York Times, sur les deux dernières années fiscales, les technologies de surveillance à qualité militaire ont été fortement plébiscitées. Des dizaines de millions de dollars ont été alloués pour des services servant à pirater des portables et ordinateurs, à suivre les déplacements des personnes, ou encore à écouter les conversations. Deux hauts responsables du comité du budget parlementaire ont confirmé que ces données correspondent bel et bien à des achats réels. Dans certains cas, sur le papier, des motifs justifient ces investissements. Parmi eux, la lutte contre le blanchiment d’argent et des enquêtes sur la cybercriminalité. « Pour être honnête, nous suspections qu'ils utilisaient les dispositifs technologiques à de mauvaises fins, comme la surveillance des personnes [...] Mais le problème est que nous ne savons pas de quel type de dispositifs technologiques il s'agit car nous ne connaissons pas la technologie », confie U Thein Tan, un haut responsable du comité du budget parlementaire.

Dans ces documents budgétaires apparaît le logiciel MacQuisition qui sert à collecter les données des ordinateurs et smartphones Apple, et qui appartient à l’entreprise israélienne Cellebrite. Toutefois, Cellebrite affirme avoir cessé ses relations commerciales avec le Myanmar depuis 2018. Ceci en adéquation avec les sanctions américaines, européennes, britanniques et israéliennes, et surtout à la suite de l’officialisation de l’utilisation de MacQuisition dans l’arrestation de deux journalistes de Reuters qui enquêtaient sur la situation des Rohingyas. « Le département de la cybersécurité utilise toujours cette technologie [...] À ma connaissance, ils utilisent Cellebrite pour scanner et récupérer les données des téléphones portables », déclare l’avocat des deux journalistes qui est également l’actuel avocat d’Aung San Suu Kyi.