“Web 2.0, 15 ans déjà, et après ?” est un ouvrage co-écrit par 57 pionniers. La totalité des droits sont reversés à deux associations : Emmaüs Connect et Startup for Kids.

Plaidoyer pour remettre du sens dans nos échanges en ligne

Initialement espace conversationnel, le Web social, surnommé 2.0 par O’Reilly, s’est transformé au fil du temps en espace de promotion de l’Ego. Les espaces d’expression de soi ont sans cesse évolué depuis 2004, avec l’apparition des premiers blogs jusqu’à l’explosion de l’usage des réseaux sociaux. Une mutation profonde des modes d’expression en a découlé. Au travers de notre ouvrage collectif Web 2.0, 15 ans déjà et après ? nous avons exhorté les marques, et les personnes, à oublier les likes et à revenir aux sources de l’émotion et de l’attractivité. Un élan de sincérité et de profondeur, proche des premiers jours de ce Web social, et qui nous semble crucial.

Des blogs au micro-blogging et de la profondeur à l’instantanéité

Vers 2007, les blogs étaient apparus comme une aubaine pour quiconque souhaitait exprimer ses idées, développer une pensée complexe, au profit d’un public qui n’était rebuté ni par le temps long, ni la densité des textes. Et les réponses élaborées de se succéder au fil des commentaires. Puis, avec l’arrivée de la plateforme Twitter, qu’on qualifia de “micro-blogging”, nous avons vécu un premier décalage vers l’instantanéité et la réaction à chaud.

Twitter, enfant de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentiel)

Twitter imposait à son origine une contrainte oulipienne, l’expression en 140 caractères. Certains y ont rapidement vu, notamment dans la sphère politique, pourtant très utilisatrice de ce canal d’expression, le début d’une hystérisation de la pensée. Une pensée à nu, empreinte d’aphorismes, de slogans, a rapidement transformé les conversations posées en foire d’empoigne, Twitter devenant ce salon mondain dans lequel on était prêt à tuer pour un bon mot embarqué dans la course à l’audience et la captation de l’attention de son public.

Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai likés

On pourra objecter qu’« aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » compte 52 signes et n’est pas pour autant un message dénué de sens profond. La pensée à portée humaniste, philosophique ou spirituelle avait donc encore toutes ses chances sur Twitter. Quoi qu’il en soit, le corollaire de l’usage des réseaux sociaux aura été la possible quantification des rapports humains. Une forme de « Dis-moi ce que tu likes et je te dirais qui tu es », en quelque sorte.

Le « je pense donc je suis » s’est transformé en « je suis liké donc je suis ». En clair, je n’existe plus que dans le regard des autres ou dans le signal qu’ils me renvoient. Dans la droite ligne de cette épure de l’expression inaugurée par Twitter, sont arrivé les réseaux Instagram et Snapchat, plus TikTok. Autant d’espaces où l’expression écrite a fait place à l’image. Dans le même temps, les commentaires élaborés des blogs ont été progressivement remplacés par les formules lapidaires où les emojis.

Comment nous sommes passés de la réflexion à l’émotion

On est subrepticement passé de la réflexion à l’émotion. Il fallait à Stendhal une cinquantaine de pages pour exprimer les glissements progressifs du désir de Lucien Leuwen pour Madame de Chasteller. Sous les coups de boutoir de l’instantanéité, l’expression du sentiment s’est délitée. Nous jetterons un voile pudique sur les échanges de sexpics via les messageries qui ne sont pas réservés, nous l’avons vu récemment, aux loulous des banlieues.

La course à l’Ego, la quantification des rapports humains ont conduit à l’émergence du Web tel qu’il est aujourd’hui. Avec toutes les dérives totalitaires que les comportements de ses utilisateurs induisent, jusqu’à ces hommes de pouvoir, et notamment le plus connu d’entre eux, qui utilisent Twitter comme instrument de propagande mondiale et instantanée.

Civiliser les échanges en ligne

Le tableau pourrait paraître apocalyptique, et la tentation serait forte de prôner la fermeture de cet espace de liberté, car d’aucuns le salissent ou le transformer en ring de boxe. On entend ici et là les critiques de cet espace devenu poubelle et qui n’est en fait que le reflet de la société.

La liberté d’expression formidable que nous a offerte Internet est en effet une caisse de résonnance pour les idiots et les malveillants, et Dieu sait qu’ils sont nombreux. Mais c’est aussi, comme le dit fort justement Bernard Stiegler, un « pharmakon », un mal qui est aussi son propre remède. Il suffit donc de renverser la proposition et de reprendre la parole positivement, au lieu de se réfugier derrière un illusoire « c’était mieux avant ».

Liberté, liberté chérie ! Liberté d’écrire, et de dire ce qui est juste, et d’être loué, mais aussi liberté d’écrire ce qui est faux et d’être publiquement contredit.

Il est temps de sortir de nos bulles digitales et de revenir à l’essentiel : le rapport humain. Il ne s’agit pas de casser la machine, mais de tenter de lui rendre sa noblesse et de revenir à sa vocation initiale, l’échange et la conversation. Il est temps d’ignorer les likes, de s’interroger sur l’objectif de notre propre présence sur les réseaux sociaux, au-delà de la conquête de l’audience. Et si conquête d’audience il y a, de s’interroger sur son sens.