Edito Insights

Les réseaux sociaux ont-ils fini par ériger une justice 2.0 ?

Pénélope Gate, affaire Nordahl Lelandais, Jeremstar Gate… Autant d’affaires dont vous avez obligatoirement entendu parler de part leur médiatisation. De prime abord, il n’y aucun lien entre elles. Pourtant, elles témoignent de l’émergence d’une nouvelle mouvance.
Une mouvance qu’ont forgé et que continuent de faire prospérer les réseaux sociaux, à savoir : une justice 2.0.

Que comprend cette nouvelle justice et par quoi se traduit-elle ? Pour y répondre, une pluralité d’exemples médiatiques s’offre à nous.

Du Penelope Gate au phénomène #Balancetonporc

Événement médiatico-politique marquant de la présidentielle 2017, il constitue une de ces illustrations poignantes de cette nouvelle machine judiciaire. Simplement nourrie par les annonces distillées par la presse, l’opinion publique s’était aussitôt emparée de l’affaire et jugé François Fillon coupable sans qu’à ce moment-là (avant sa mise en examen) aucune décision ait émané de la justice.

Eric Dupond-Morreti (alias Acquittator) expliquait d’ailleurs dans C à Vous, mais également dans son ouvrage Le dictionnaire de ma vie, que l’opinion publique occupait aujourd’hui une telle place qu’elle en venait à s’ériger en tant que juge. Si bien, que la présomption d’innocence, dont devrait pouvoir jouir un accusé, s’en retrouvait bafouée.

« Souvent manipulée, généralement orientée, l’opinion publique ne considère que ce qu’elle veut […] la médiatisation est tellement forte et répétitive, l’information tellement diffusée et rediffusée que la personne désignée à sa vindicte ne s’en relève jamais » (p160).

Le poids que peut occuper l’opinion publique s’est particulièrement révélé avec le hashtag #Balancetonporc. Issu à l’origine d’un tweet de Sandra Müller, suite au scandale de l’Affaire Harvey Weinstein, ledit hashtag est devenu très rapidement viral en France, tout comme celui de #MyHarveyWeinstein, pour dénoncer les nombreuses situations de harcèlement sexuel auxquelles les femmes ont été confrontées dans leur passé.

De nombreuses personnes ont salué ce hashtag comme étant un excellent levier pour libérer la parole des femmes, afin qu’elles puissent faire état de la situation réelle de ce harcèlement sexuel. A contrario, d’autres ont alerté sur ce dernier, le considérant comme étant la consécration d’une dérive incontrôlable en matière de dénonciation, tel qu’Eric Dupond-Morreti. Pour le célèbre avocat, « un contrôle de la dénonciation est nécessaire […] parce que, même si la parole est crédible, elle doit être confrontée à la parole de l’accusé » (p186).

Tribunal populaire 2.0 ?

Dès lors, avec ces formidables canaux de communication que constituent les réseaux sociaux, pouvons-nous aujourd’hui aller jusqu’à parler de tribunal 2.0 ?

L’affaire Gilbert Rozon ou encore l’affaire Tariq Ramadan montrent que, de nos jours, avec ces fortes vaguent de médiatisation couplées au poids colossal qu’occupe l’opinion publique grâce aux réseaux sociaux, les dénonciations peuvent aller jusqu’à ternir la réputation de l’accusé sans que ce dernier n’ait eu la possibilité de se défendre devant la justice.

Comme l’illustre Eric Dupond-Morreti dans son ouvrage, nous nous retrouvons presque dans un schéma de jugement populaire simpliste défini par un « innocent : tapez 1. Coupable : tapez 2 ».
Une mécanique qui rappelle fortement un des épisodes de la série à succès Black Mirror à savoir l’épisode «  Haine Virtuelle « , dans lequel le peuple s’autoproclame juge et bourreau par le biais des réseaux sociaux et n’hésite pas à proclamer la peine capitale, via le hashtag #DeathTo, pour la personne qui d’après lui le mérite.

Bien que l’apogée atteint par la vindicte digitale de l’épisode puisse sembler fictif, l’actualité nous montre une fois de plus que la réalité rejoint la fiction comme ce fut le cas pour Robin Marchera. Malgré le fait que celui-ci ait purgé sa peine de prison pour avoir torturé un chat et diffusé son acte en vidéo sur Facebook, un grand nombre d’internautes avait jugé cette condamnation insuffisante et décidé de l’harceler quotidiennement sur les réseaux sociaux. Croulant sous les insultes, les menaces de mort, et épuisé par ce lynchage public, ce dernier avait fini par mettre fin à ses jours.

« SHAME, SHAME, SHAME »

Crédit : Capture d’écran Games of Thrones via HBO via Pedestrian.tv

Chaque fois évoqué dans les situations de harcèlement scolaire, l’humiliation ou «  bashing »/ « shaming  » est l’outil de prédilection qu’utilisent très fréquemment les internautes sur les réseaux sociaux pour exprimer leur courroux lors des scandales. Très rapidement, les afflux de commentaires finissent par prendre l’allure de déversoirs de haine et former un cyberharcèlement qu’une multitude de personnes n’hésite pas à exploiter pour assouvir leur soif de justice.
Pensés à leur origine pour connecter les gens dans le monde entier dans une logique d’échange et de construction du savoir, ces vagues de « bashing/shaming digital » en viennent à dénaturer l’essence même des réseaux sociaux pour les transformer en une vaste place de lynchage publique.

Le «  bashing »/« shaming  » n’a pourtant pas attendu l’avènement du Web 2.0 pour voir le jour et s’opérer. Comme nous l’explique le journaliste Jon Ronson dans un billet du New York Times, cette pratique a longtemps été usitée jusqu’à la fin du XIXème siècle comme peine afflictive et infamante à travers l’utilisation du pilori ou encore du fouet. « Si [la personne condamnée] avait auparavant en son sein une étincelle d’estime de soi, celle-ci [finissait] par s’éteindre complètement face à l’exposition de la honte publique. Le garçon de 18 ans fouetté à New Castle pour vol [était] dans neuf cas sur dix ruiné. Avec son amour-propre détruit, la raillerie et les ricanements du public couplés à la disgrâce marquée sur son front, ce dernier se [sentait] perdu et abandonné par ses compagnons ».

Comme de nombreux internautes, l’américaine Justine Sacco a été confrontée au lynchage public sur Twitter, et en a fait les frais. Après avoir publié un tweet mettant en avant une blague de mauvais goût, l’américaine s’est très rapidement retrouvée haïe sur le réseau social. Le phénomène prit une ampleur telle, qu’elle se retrouva licenciée et décida de présenter par la suite des excuses publiques.

Crédit : Capture d’écran Twitter via Theguardian.com

Les personnalités publiques ne sont pas non plus épargnées par ce phénomène. Le scandale Logan Paul, suite à la publication d’une vidéo le mettant en scène au côté d’un cadavre dans la forêt des suicidés au Japon, ou encore Greg Guillotin, démontrent en effet que la notoriété ne confère pas de « gilet pare-balles » face aux vindictes des réseaux sociaux.

Un seul faux pas et la guillotine digitale peut tomber à n’importe quel instant pour n’importe qui, jusqu’à ternir une réputation, détruire une vie. Comme expliqué précédemment, beaucoup de ces internautes s’expriment et réagissent, souvent de manière virulente, face aux tollés médiatiques en raison de ce sentiment de justice qui les habite. Mais est-ce l’unique raison ?

D’après le sociologue Antonio Casilli, sociologue spécialiste des réseaux sociaux, « Nous sommes poussés à la participation en ligne parce que « quelqu’un a tort sur Internet », comme le dit le célèbre dessin de xkcd, et par la volonté de prouver que nous avons raison »

Mais la complexité de la psyché humaine ne sous-tendrait-elle pas d’autres motifs tels que les émotions ?

Quand les émotions annihilent toute prise de recul et conduisent aux fakes news

Si certains spécialistes comme Casilli considèrent que la raison première qui poussent les internautes à réagir est l’aspect faussé d’une information, d’autres en revanche estiment que l’interaction est motivée par des causes émotionnelles.

Pour Lisa-Maria Neudert, spécialiste de la propagande et de la manipulation à l’université d’Oxford, en Angleterre, nous sommes aujourd’hui dans un système « où l’émotion a pris le pas sur les faits et qui menace la démocratie ».
L’affaire Daval témoigne de cet état de fait. Suite au meurtre de sa femme, les internautes s’étaient émus de la tristesse dégagée par Jonathann Daval lors de l’enterrement (relaté en photo via la presse). Pourtant, après l’annonce quatre mois plus tard de sa mise en examen, les commentaires sur les réseaux sociaux ont très vite pris la direction opposée, passant de réactions empathiques à des réactions accusatrices pour enfin passer à la vindicte après que celui-ci ait avoué le meurtre de sa femme.

Une situation qui fait écho à celle qu’avait également connue Keaton Jones. Après que sa mère ait diffusé une vidéo dans laquelle il dénonçait le harcèlement qu’il subissait quotidiennement à l’école, le jeune américain avait mis toute la Toile en émoi, dont des célébrités telles que Rihanna, Justin Bieber ou encore Chris Evans.

Crédit : Capture d’écran d’après une vidéo diffusée par CNN

Malgré tout, ce vaste élan de sympathie et de compassion s’est transformé en tourmente après que des internautes aient découvert sur la page facebook de la mère de Keaton Jones des photos la mettant en scène avec le drapeau confédéré (symbole des suprémacistes blancs). Face aux multiples accusations dans lesquelles la famille Jones était empêtrée, de nombreux internautes ont préféré se désolidariser du jeune américain.

Ces deux exemples nous montrent bien ici que les réactions des internautes sont intrinsèquement liées aux émotions, et expliquent dès lors ces effets «  girouettes  » s’opérant sur les réseaux sociaux lors des scandales médiatiques. Un comportement humain qui, de plus, soulève à notre époque actuelle une pluralité de problématiques, plus particulièrement concernant la prolifération des fakes news.

En effet, selon une étude publiée dans la revue Science, la viralité des fakes news, bien plus élevée que pour des contenus véridiques, ne serait pas suscitée par des hackers malintentionnés ou des robots automatisés, mais par les internautes eux-mêmes à cause de leur esprit obscurci par leurs émotions. L’étude souligne également « que les fausses histoires inspirent [davantage] la peur, le dégoût et la surprise dans les réponses [des internautes, alors que] les histoires vraies inspirent [plus] l’anticipation, la tristesse, la joie et la confiance ».
Les fake news concernant l’échange des 9000 bébés par une infirmière dans des maternités françaises (cf réaction d’un internaute ci-dessous), la gratuité de la télévision en prison ou encore les nombreuses rumeurs sur  » l’après-Irma « , sont autant d’illustrations qui accréditent la véracité de ladite étude.

Crédit : Capture d’écran Facebook via Lemonde.fr

Ainsi, plus qu’un simple moyen de communiquer et de s’exprimer, les réseaux sociaux mettent à disposition de leurs utilisateurs un véritable outil de pression publique que nous pourrions apparenter à un appareil judiciaire 2.0 du peuple. Jugée par beaucoup comme étant une justice à deux vitesses , la justice française est aujourd’hui de plus en plus décriée.
Les réseaux sociaux représenteraient-ils, de facto, aux yeux de ses utilisateurs un nouveau moyen de s’approprier une certaine souveraineté en matière judiciaire ?
Le scandale en 2015 du Daraprim, nous montre qu’effectivement, malgré ses nombreux effets néfastes, la vindicte digitale peut parfois être salutaire, voire même salvatrice, en offrant à la population la possibilité de réussir là où l’État de droit a échoué.

Les réactions sur la Toile étant conditionnées par la nature humaine, jugée immuable par certain(e)s, imprévisible par d’autres, quelles formes arboreront-elles dans les années à venir ?

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