La nouvelle était attendue. L’administration Biden a publié le 7 octobre une série de directives (pdf) pour limiter l’exportation de semi-conducteurs et d’outils de fabrications vers la Chine. Elles s’inscrivent dans la lignée de décisions précédentes.

La guerre des semi-conducteurs fait rage

Washington franchit un nouveau pas dans la rivalité technologique qui l’oppose à la Chine. Pour les États-Unis, entraver les efforts de l'Empire du Milieu et de certaines de ses entreprises à se fournir en semi-conducteurs avancés et en outils pour les fabriquer est un enjeu de sécurité nationale.

Selon le pays de l’Oncle Sam, les puces peuvent être utilisées dans des technologies à doubles emplois, civiles et militaires. Elles sont utilisées au sein de superordinateurs pour le calcul haut performance ou alimenter des Intelligences artificielles (IA). Ils permettent de développer des armes technologiquement avancées, y compris de destruction massive, ainsi que des solutions de surveillances de masses menaçant les droits humains.

Alan Estevez, sous-secrétaire commerce, chargé de l’industrie et de la sécurité, a déclaré sur ces nouvelles directives, « L'environnement de la menace est en constante évolution, et nous mettons à jour nos politiques aujourd'hui pour nous assurer que nous relevons les défis posés par la République Populaire de Chine tout en poursuivant nos efforts de sensibilisation et de coordination avec nos alliés et partenaires ».

Le New York Times rapporte que de hauts fonctionnaires ont assuré que les règles prises n’auront qu’un impact limité sur les entreprises chinoises privées. Il n’empêche : les recherches dans les domaines de la conduite autonome, l’imagerie médicale, le séquençage génétique, la logistique, la modélisation du changement climatique et bien d’autres secteurs pourraient être affectés.

Les semi-conducteurs constituent un point faible du développement technologique de la Chine. Les efforts engagés par Pékin pour être moins dépendant de l’étranger ont connu des résultats mitigés. En juillet, la Semiconductor Manufacturing International Corp (SMIC) est néanmoins parvenue à graver une puce en 7nm, malgré les restrictions américaines précédentes. Une prouesse qui a fait figure d’électrochoc à la Maison-Blanche.

Un expert du secteur en Chine a confié au Financial Times, sous couvert d’anonymat, « Nous sommes dans un cycle négatif où les États-Unis continuent de pousser à l'imposition de restrictions, ce qui pousse les Chinois à s'efforcer d'acquérir une indépendance technologique, ce qui pousse à son tour les États-Unis à imposer des restrictions plus sévères ».

Les États-Unis imposent des règles extraterritoriales

Les restrictions vont entrer en vigueur au fur et à mesure au cours du mois d’octobre. Dans le détail, le nombre de matériels américains exportables vers la Chine uniquement via licence spéciale, obtenue auprès du Département du Commerce, a été augmenté. Cela vaut pour les semi-conducteurs, mais aussi pour des outils utilisés pour les fabriquer.

28 organisations chinoises ont été ajoutées à « l’Entity List ». Les entreprises sur cette liste, comme Huawei ou SMIC ne peuvent acquérir des produits américains qu’en obtenant une autorisation auprès d’une agence du ministère du Commerce, le Bureau américain de l'industrie et de la sécurité (BIS).

Une branche de l’entreprise d’IA SenseTime fait partie des nouveaux venus, au côté de laboratoires, centre de recherches liés à l’Institut de Technologie de Pékin ou du Centre national de l’informatique en Chine. 31 organisations ont été placées sur une liste intermédiaire. Elles pourront basculer sur l’Entity List si elles ne se soumettent à un contrôle des autorités américaines.

La mesure la plus spectaculaire, inspirée par celles prises contre Huawei, est extraterritoriale. Les sociétés étrangères qui vendront certains produits contenant des technologies, logiciels ou machines américaines à la Chine seront passibles d’être ajoutées à l’Entity List. En 2019 l’existence même de Huawei, alors leader des équipements réseau et smartphones, aurait été menacée par cette sanction.

Dernière décision notable, les ressortissants américains ne pourront pas travailler à des postes stratégiques dans les entreprises visées. Le Financial Times rapporte que cela concerne environ 200 individus d’après les renseignements taïwanais. Un représentant chinois de l’industrie a confié au journal britannique « C'est une plus grosse bombe que de nous empêcher d'acheter des équipements ». Il a ajouté « Nous devons trouver un moyen pour que ces personnes puissent continuer à travailler pour notre entreprise. C'est très difficile. La plupart des gens ne sont pas prêts à renoncer à leur passeport américain ».

La Chine réagit faiblement, dans un premier temps

Dans l’immédiat la réponse de la Chine a été simplement déclarative. À noter que Pékin est en pleine préparation du XXe congrès du Parti communiste, qui devrait introduire Xi Jinping à un troisième mandat à sa tête.

CNBC rapporte seulement que le ministère des Affaires étrangères a condamné un abus « des mesures de contrôle des exportations pour bloquer et entraver sans raison les entreprises chinoises ». Il a pointé du doigt une « pratique qui va à l'encontre du principe de concurrence loyale et des règles du commerce international » et prévenu que cela portera aussi atteinte aux entreprises américaines.

L’administration Biden a promis au contraire que ces mesures ne les affecteront que marginalement. Les puces visées sont seulement les plus en pointe. Le secteur craint surtout d’être devancé par des concurrents étrangers ou chinois sur un marché énorme.

La Semiconductor Industry Association, qui représente pratiquement toutes les sociétés américaines de semi-conducteur, a concédé les besoins de sécurité nationale, mais demande « instamment au gouvernement américain de mettre en œuvre les règles de manière ciblée - et en collaboration avec des partenaires internationaux - afin d'aider à uniformiser les règles du jeu et d'atténuer les dommages involontaires causés à l'innovation américaine ».

Les conséquences des mesures de Washington sur les semi-conducteurs restent à voir

L’application des directives américaines sera scrutée. Le besoin de licences n’interdit pas l’exportation en soi. Il y a tout juste un an les données du département du Commerce ont montré que Huawei et SMIC, sur Entity List, ont pu bénéficier de 100 milliards de licences entre novembre 2020 et avril 2021. Cela a valu de nombreuses critiques à l’administration démocrate.

Le Bureau de l’industrie et de la sécurité a promis d’être extrêmement sévère sur l’octroi d’autorisation dans le cas présent. L’agence s’attend à recevoir au moins 1 600 demandes de licences supplémentaires par an.

D’ici là les marchés s’affolent déjà. Ce lundi 10 avril la valeur boursière des principaux fabricants de puces électroniques chinois a baissé de 7,7 milliards de dollars. Si beaucoup d’entreprises, jeunes, poussées par les récents efforts chinois d’autosuffisance dans le domaine, ne sont pas cotées, la réaction des marchés est éloquente.