C’est donc conclu, Elon Musk et le Conseil d’administration de Twitter sont tombés d’accord le 25 avril sur le rachat du réseau social pour quelque 44 milliards de dollars. Si Twitter, et ses 436 millions d’abonnés, est loin d’être le réseau social le plus populaire de la planète, il est l’un des plus influents. S'y côtoient et échangent au quotidien militants, politiciens, journalistes, entrepreneurs… D’où les questions politiques que pose l’opération avec la principale de toute, quelle est la vision politique de l’homme le plus riche de la planète (247 milliards d’euros) pour son nouveau jouet ?

Les conservateurs ont hâte de pouvoir dire tout et n’importe quoi sur Twitter

C’est l’un des éléments les plus mis en avant par Elon Musk depuis le début de son pas de deux avec Twitter, la liberté d’expression. En fêtant l’accord pour l’acquisition du réseau social, sa première phrase a naturellement été consacrée à cette valeur, « La liberté d'expression est le fondement d'une démocratie qui fonctionne, et Twitter est la place publique numérique où sont débattues les questions vitales pour l'avenir de l’humanité ».

Elon Musk n’a rien dit de précis sur ses projets en rapport avec la liberté d’expression pour Twitter, mais c’est ce qui a suscité le plus de débats aux États-Unis et ailleurs. Le milliardaire a critiqué à plusieurs reprises, par le passé, une modération trop stricte de la plateforme, évoquant la possibilité de lever les interdictions permanentes de comptes.

Des déclarations promptes à soulever des hourras dans les rangs des élus républicains, le représentant de l’Ohio Jim Jordan n’a pas hésité à proclamer « La liberté d'expression fait son retour ». La sénatrice Marsha Blackburn a, elle, déclaré « J'espère qu'Elon Musk contribuera à mettre un terme à l'histoire de censure chez les Big Tech envers les utilisateurs ayant un point de vue différent ».

Le blocage du compte de l’ancien président @RealDonaldTrump, le 8 janvier 2021, a renforcé un sentiment préexistant parmi les conservateurs américains sur une prétendue censure ciblée des réseaux sociaux. Donald Trump lui-même, peu avant la conclusion de l’affaire, a salué le potentiel rachat sur Fox News tout en expliquant qu’il resterait sur son propre réseau social au succès plus que confidentiel, « J'espère qu'Elon achètera Twitter parce qu'il y apportera des améliorations et c'est un homme bien, mais je vais rester sur TRUTH ».

À noter qu’en France, où l’élection présidentielle et les futures législatives occupent tous les esprits, ces mêmes hourras ont été cantonnés à des figures secondaires de l’extrême droite telles Florian Philippot ou Jean Messiha.

Le Los Angeles Times a pointé, de façon générale, les réactions « extatiques » du clan conservateur. Le quotidien a relayé une étude du MIT et de Yale démontrant que les utilisateurs des réseaux sociaux se présentant comme républicain sont plus souvent suspendus, mais sont aussi plus susceptibles de partager de fausses affirmations.

Twitter peut-il devenir encore plus toxique ?

De l'autre côté du spectre les positions de celui qui se présente comme un « absolutiste de la liberté d’expression » inquiète. Pour beaucoup elles représentent la porte ouverte aux discours de haines, au harcèlement, à la diffusion de fausses informations, déjà trop présent sur la plateforme. Autant de risques qui ne semblent pas spécialement déranger les conservateurs.

L’ONG Amnesty International a eu une réaction lapidaire : « deux mots : Twitter toxique ». Deborah Brown, chercheuse en défense des droits numériques à Human Rights Watch a prévenu sur Reuters, « La liberté d'expression n'est pas un droit absolu, c'est pourquoi Twitter doit investir dans des efforts pour assurer la sécurité de ses utilisateurs les plus vulnérables sur la plateforme ». Derrick Johnson, président de la National Association for the Advancement of Colored People, a directement interpellé Elon Musk, « la liberté d'expression est merveilleuse, les discours de haine sont inacceptables. ... Ne permettez pas à Twitter de devenir une boîte de Petri pour les discours haineux ou les mensonges qui renversent notre démocratie ».

Ces dérives redoutées de la définition extensive de la liberté d’expression américaine, l’Europe devrait en être épargnée. Cédric O, secrétaire d’État au numérique pour quelques jours encore et le Commissaire européen Thierry Breton, n’ont pas manqué de rappeler l’existence du Digital Services Act. Le texte, qui a passé ce week-end une étape décisive avant son entrée en application, formalise l’obligation de modération des plateformes numériques.

Dans la même veine, Politico rapporte que du côté de la Maison Blanche un porte-parole a expliqué, « Peu importe qui possède ou dirige Twitter, le président s'inquiète depuis longtemps du pouvoir que les grandes plateformes de médias sociaux ont sur notre vie quotidienne ».

Les élus démocrates ont, eux, porté leurs coups sur l’extrême richesse d’Elon Musk et le pouvoir que cela lui procure. La représentante du Massachusetts, Katherine Clark, a observé « S'ils peuvent se permettre d'acheter Twitter, ils peuvent se permettre de payer leur juste part d’impôts ». Une référence transparente aux pratiques d’optimisation fiscale intensive du milliardaire.

La sénatrice Elizabeth Warren, qui a déjà ferraillé avec Elon Musk sur Twitter, considère, elle, que « Cet accord est dangereux pour notre démocratie ». Elle a ajouté « Nous avons besoin d'un impôt sur la fortune et de règles strictes pour tenir les Big Tech responsables ».

L’ambigu Monsieur Musk

Au-delà de ce clivage immédiat autour de la liberté d’expression, bon nombre de médias anglo-saxons se sont interrogés sur les opinions politiques réelles d’Elon Musk. Une question qui se pose avec d’autant plus d’acuité que Twitter est considéré comme un réseau social très influent autant en France qu’aux États-Unis, où il compte respectivement 8 millions et 69 millions d’utilisateurs actifs.

Les opinions du cinquantenaire originaire d’Afrique du Sud demeurent étanches à la plupart des observateurs. Celui qui s’est inscrit comme indépendant sur les listes électorales en Californie, puis au Texas, répète ne pas s’intéresser à la politique. Tout en enchaînant les prises de position clivantes sur son réseau favori. De ce gloubi-boulga de tweets, il en ressort que le parti politique d’Elon Musk se résume surtout aux intérêts personnels d’Elon Musk.

Souvent qualifié de libertarien, faisant primer la liberté sur tout et notamment l’interventionnisme de l’état, il s’est présenté comme un « modéré » ou « socialement libéral et fiscalement conservateur ». Il a aussi admis qu’il ne fallait pas prendre tout ce qu’il disait trop au sérieux.

Celui qui se veut le champion de la liberté d’expression a du mal lorsqu’il est contredit au sein de ses entreprises ou avec les journalistes qui oseraient critiquer ses produits. D’un côté il critique des subventions fédérales promues par l’administration Biden, de l'autre il en profite. Dans ses interventions récentes, il a été extrêmement critique sur les décisions prises autour du Covid, qualifiant les restrictions de déplacement de fasciste et tentant de maintenir ses usines ouvertes…

Il ne s’agit de quelques exemples des contradictions d’un Elon Musk, qui semble avant tout compter sur lui-même pour régler tous les problèmes et surtout s’enrichir. L’argent n’apparaît pas comme la motivation principale du milliardaire, la plateforme a toujours eu du mal à renforcer sa rentabilité. Alors ce rachat est-il simplement le moyen de disposer d’un outil d’influence au service de ses intérêts ou plus largement de sa vision du monde ? Dans ce cas, face aux critiques et aux nouveaux pans de réglementation auxquels le milliardaire va forcément se confronter, il pourrait finir par se lasser rapidement de son jouet.