C’est une cinquième édition un peu particulière qui s’est déroulée du 16 au 19 juin dernier à Paris : le salon VivaTech, événement majeur en Europe pour le monde technologique et des startups. Une version 2021 hybride, entre conférences en physique et en distanciel, Covid oblige, avec des invités prestigieux comme Tim Cook, CEO d’Apple, Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook ou encore Thierry Breton, commissaire européen pour le marché intérieur.

VivaTech ne propose pas que des concours de pitchs pour des startups ou des démonstrations de batailles de sabre laser. Cette année particulièrement, le salon proposait de nombreuses conférences autour des enjeux éthiques et économiques du secteur des nouvelles technologies. Au programme : la place de la tech dans notre rapport à la santé, son utilisation face aux nouveaux défis de changement climatique, et enfin les enjeux de progrès social permis grâce aux nouvelles technologies.

La tech permettra-t-elle d’éviter de nouvelles pandémies ?

L’avenir de la médecine et de la santé se jouera-t-il à travers l’innovation technologique ? La pandémie de Covid-19 a bousculé le système de santé, montrant son importance. “Nous devons penser une médecine personnalisée” affirme ainsi Stanley Durrleman, scientifique à l’INRIA (Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique) et à l’Institut du cerveau. Une personnalisation permise par les nouvelles technologies, de l’imagerie numérique en passant par les systèmes d’Intelligence Artificielle (IA). Car si la dernière année a été marquée par de longues discussions autour des vaccins et du Covid-19, certaines maladies neurologiques comme Alzheimer ou Parkinson restent encore difficilement traitables.

Lors d’une conférence baptisée “Tech in Mind”, centrée sur les nouvelles technologies appliquées au cerveau humain, le spécialiste du cerveau et des neurosciences a présenté ses recherches. “À la fois nous savons de plus en plus comment fonctionne le cerveau, mais nous comprenons difficilement pourquoi un cerveau est différent d’un autre” a-t-il expliqué. Casque à électrodes sur la tête, Ana Maiques, PDG de Neuroelectrics, qui produit des appareils pour stimuler et traiter le cerveau, a présenté l’un de ses outils permettant cette personnalisation. “On peut enregistrer l’activité cérébrale grâce à des électrodes et envoyer de petites décharges électriques” a-t-elle expliqué au public. Une nouvelle génération d’outils non intrusifs pour le cerveau, qui pourraient servir pour des patients atteints d’épilepsie ou de dépression.

L’utilisation de l’IA pourrait également aider à dresser des profils de patients et ainsi de différencier les traitements. “Notre challenge, c’est de déterminer le meilleur traitement pour chacun, en prenant en compte le ratio coût/bénéfice” a appuyé Stanley Durrleman. Le secteur de la santé digitale mélange médication et logiciel, posant des questions de coût mais aussi d’éthique. N’est-ce pas dangereux de toucher au cerveau, organe très sensible ? Pour Ana Maiques, “il faut avant tout protéger les patients, il ne s’agit pas de faire de la tech pour faire de la tech. La neurotechnologie propose des idées excitantes, mais pose aussi des questions éthiques”.

Encore faut-il que les besoins élémentaires de santé soient rendus accessibles à tous… et partout. Si les téléconsultations se sont développées pendant la pandémie, de nombreuses régions du monde restent des déserts médicaux, et il reste compliqué pour des personnes vulnérables de se procurer certains médicaments. Dans une conférence centrée sur l’amélioration des systèmes de santé, Sophia Baah de MPharma et Caitlin Burton de Zipline ont longuement discuté de l’accessibilité aux médicaments de première nécessité sur le continent africain. Zipline propose un service de livraison de médicaments par drones, notamment au Ghana et au Rwanda. “Pendant la pandémie, nous avons continué à livrer avec la même intensité, surtout pour les personnes à risque” a expliqué Caitlin Burton.

Avec MPharma, Sophie Baah se bat notamment contre les faux médicaments et le manque de personnels médicaux en Afrique. “Il faut normaliser ces nouvelles technologies, pour aller encore plus loin et plus vite dans l’accès au soin” a-t-elle déclaré. Zipline, de son côté, fonctionne en partenariat avec le système public de santé, qui selon lui a de la valeur quand il est connecté au besoin du public. Mais alors pourquoi passer par des drones ? “C’est une niche, mais cela a son utilité. Avec un accès à nos données, on peut savoir qui commande quoi et quand et identifier les besoins en médicaments” a détaillé Caitlin Burton. Et ainsi pouvoir anticiper les besoins des populations, notamment en cas de pandémies.

Réinventer un monde plus écologique et connecté à VivaTech

Pour cette édition 2021, VivaTech explore également les liens entre écologie et numérique, et réfléchit notamment à la manière de mettre l’innovation technologique au service de la sauvegarde des océans et de la biodiversité. Au dernier jour du salon, on s’interrogeait d’ailleurs sur “la tech peut-elle réparer la planète ?” sur la scène principale. Pour les invités présents, c’est un grand oui. “On repousse à l’infini les limites de l’électricité abordable, verte et accessible pour tous” se targue Sylvie Ouziel d’Envision Digital, société mondiale leader dans les technologies de l'AIoT (Artificial Intelligence of Things, ou Intelligence Artificielle des objets), ayant son siège à Singapour. Avec un objectif zéro carbone pour 2022, Sylvie Ouziel l’affirme : “plus on produit de l’énergie verte, moins c’est cher, et plus c’est accessible à tous”, notamment à travers des stockages d’énergie et d’optimisation de la consommation grâce à l’IA.

Un optimisme partagé par Julien Vidal, créateur du projet “Ça commence par moi”, qui propose de nombreuses initiatives éco-citoyennes. “C’est grâce à la technologie que j’ai pu me connecter à d’autres personnes, et qu’on peut participer à la proposition d’un autre récit de ce qui nous attend demain” explique le militant écologiste. Selon lui, les êtres humains, animaux sociaux par excellence, ont besoin de se connecter aux autres. “Les technologies peuvent être ce point de bascule. Raconter son changement est aussi important que de le mener” déclare-t-il. Un changement qui passe par les jeunes générations et les nouveaux projets, comme celui de Xaviera Kowo, informaticienne de 18 ans, qui a créé un robot qui ramasse les ordures sur son passage. “La technologie nous permet de réaliser nos rêves, et de sauver la planète” a insisté la jeune femme, rappelant au passage la nécessité d’inciter plus de femmes dans ce développement.

Avec 70% de la planète qui vivra dans une zone urbaine d’ici 2030, la question de la durabilité des villes se pose. Pourtant, la multiplication de technologies n’est pas une fin en soi, selon Benoît Gufflet et Dimitri Kremp d’Across The Blocks, qui ont étudié 8 villes intelligentes et l’impact des technologies sur la vie des habitants. “Cela prend du temps de maîtriser une technologie, de se l’approprier… On ne peut pas résoudre les problèmes de durabilité en un claquement de doigts” explique le duo. Selon eux, la technologie peut avoir un rôle pour changer les mentalités, mais toujours en collaboration. Carmen Munoz Dormoy, directrice recherche et développement chez EDF, acquiesce. “Si les technologies ne sont pas transparentes ou acceptées par les citoyens, ce n'est pas possible", ajoute-t-elle.

La lutte contre les inégalités passera-t-elle par le numérique ?

La tech se penche aussi sur la lutte contre les inégalités et les problématiques sociales, qu’il s’agisse de pauvreté, de parité ou des questions de handicap. Après de nombreuses conférences mettant à l’honneur les femmes dans le milieu de la tech et des startups, VivaTech s’est aussi penché sur les progrès sociaux permis par certaines technologies. La blockchain, ce système de stockage et de transmission d'informations sans organe de contrôle puisqu’en réseau, est dans le viseur de l’Unicef, comme l’a expliqué Tanya Accone, conseillère innovation : “c’est efficace, transparent, rapide et on évite les risques de corruption”. Le projet de fond de cryptomonnaies de l’Unicef est soutenu par Taira Ishikura, de la Fondation Ethereum, une cryptomonnaie semblable au Bitcoin. “Cela ne va pas tout résoudre, mais avec de l’éducation à la blockchain, surtout envers des communautés marginalisées, on peut atteindre de bons résultats dans les économies émergentes” détaille-t-il. Les cryptomonnaies, bulle spéculative ? Pour l’Unicef, la blockchain et les systèmes de monnaies virtuelles sont bien une tendance de fond.

La question de l’accessibilité était au cœur des débats, lors notamment d’une rencontre avec la passionnante Jenny Lay-Flurries, responsable des questions d’accessibilité chez Microsoft. Sourde de naissance, elle en a fait une force. “Le digital est un outil : si on ne sait pas si c’est accessible, c’est que ça ne l’est pas”, explique-t-elle. Sous-titrage des vidéos, développement des claviers en braille, nouveaux outils pour surfer sur internet… Pour Jenny Lay-Flurries, en n’étant pas accessibles, les entreprises de nouvelles technologies n’ont aucune excuse. “C’est devenu de plus en plus facile de devenir inclusif, et il faut prendre en compte les personnes en situation de handicap dans ces projets” a-t-elle déclaré, avant d’ajouter : “Beaucoup de handicaps sont invisibles. Il faut que l’on fasse notre part”.

Utiliser les technologies pour combattre l’exclusion sociale, c’est aussi le projet de Karen Dolva, fondatrice de No Isolation, et Jean Guo, fondatrice de Konexio, qui fournissent des outils informatiques pour les populations défavorisées, des enfants malades aux seniors en passant par les réfugiés. “Beaucoup de gens se sentent isolés, et on s’est rendus compte avec le Covid ce que le numérique pouvait emmener” a expliqué Karen Dolva. “Dans 10 ans, la plupart des métiers auront été transformés par le numérique. Alors il faut que l’on s’adapte et que l’on fasse en sorte que les services de base soient accessibles à tous” a ajouté Jean Guo.

Écologie, progrès social ou encore avenir de notre santé : l’édition hybride de VivaTech a permis de poser les bases du monde d’après. Un monde qui se veut à l’écoute de ses transformations, et plus connecté que jamais.