En mars 2020, c’est 14 millions d’élèves, 800 000 professeurs et plus d’un million de personnels d’éducation, d’administration et de direction qui se sont trouvés obligés de repenser le modèle éducatif. Au nom de la “continuité pédagogique” et afin d’éviter à tout prix les décrochages scolaires et les laissés-pour-compte, la stratégie, d’abord désorganisée, s’est fondée sur le numérique. Derrière cette combinaison de l’éducation et de la technologie, que nombreux ont découvert, un secteur apporte depuis longtemps déjà sa touche d’innovation : l’EdTech. Les technologies éducatives, communément appelées EdTech, sont en fait toutes ces solutions numériques proposant une expérience nouvelle de l’apprentissage par des moyens numériques, sous forme d’applications mobiles, de plateformes, ou encore de sites internet.

Même si les outils ayant été majoritairement utilisés ont souvent été les plus simples et les plus connus, donnant l’avantage aux entreprises américaines, le secteur français de l’EdTech a vécu une ascension, mitigée pour certains acteurs, explosive pour d’autres. D’après l’Observatoire EdTech, on compte plus de 500 acteurs. Le secteur, en plein développement, pèse aujourd’hui 650 millions d’euros et 7 000 emplois, répartis en segments distincts, et en croissance.

On parle souvent du secteur de l’EdTech à partir de ses aspects financiers, théoriques, transformateurs pour l’éducation. On parle peu, en revanche, d’une partie du sujet concerné, et non des moindres : les élèves. De la primaire à l’enseignement supérieur, les élèves et étudiants sont les sujets cibles de l’EdTech, ajoutés aux adultes dans le cadre de la formation continue, le troisième des segments qui composent le secteur. De nombreuses études ont été réalisées sur l’impact de la technologie sur l’éducation des élèves, aux résultats contradictoires. Pour une part d’entre elles, les technologies éducatives nuiraient à l’éducation, et mèneraient à de moins bons résultats scolaires. D’un autre côté, certaines pointent les avantages que comportent la personnalisation de l’enseignement, l’adaptive learning, et toutes les technologies utilisées par l’EdTech. Des conditions s’affichent, cependant : une bonne formation des enseignants et des élèves, des investissements et un soutien des décideurs publics, et un effort dans la réduction des disparités et des risques apportés.

Formidable, mais qu’en pensent les concernés ? Les élèves sont-ils à l’aise avec la technologie déjà utilisée en classe, et y voient-ils des problèmes oubliés des études statistiques ? À l’heure où la Covid-19 suscite un grand réveil sur les potentialités du numérique dans l’éducation et où les associations du secteur EdTech réclament des investissements publics à la hauteur de ces mêmes potentiels, nous avons décidé de poser la question aux élèves. Pour cela, Siècle Digital est allé à la rencontre d’une classe de seconde dans un lycée de la région Centre.

Des avantages pour l’apprentissage ?

Les nouvelles technologies et les équipements numériques sont encore loin d’être généralisés dans l’Éducation Nationale aujourd’hui. Les efforts se concentrent principalement sur le matériel informatique, tels que les ordinateurs et tablettes, la connexion à haut débit afin d’en permettre une utilisation optimale, mais rarement sur des outils interactifs qui cherchent à repenser la relation professeur-élève ou certains processus.

“Le ministère de l’éducation nationale a tendance à confondre équipement numérique et ressources numériques, mais c’est loin d’être la même chose. Quand on achète des équipements numériques, cela correspond à des ordinateurs ou tablettes visant à établir un parc numérique. Quand on achète des ressources numériques, cela correspond à des applications, par exemple pour les langues étrangères” déclare Anne-Charlotte Monneret. La Directrice d’EdTech France déplore le fait que les investissements français aient été jusqu’ici beaucoup centrés sur l’équipement, et peu sur les ressources ou la formation des enseignants au numérique.

Pour ce qui concerne la technologie utilisée dans et en dehors de la classe aujourd’hui, les avis sont partagés sur les bénéfices qu’elle apporte. Dans un rapport publié en 2015, « Connectés pour apprendre ? Les élèves et les nouvelles technologies », l’OCDE met en évidence que l'impact de la technologie sur les prestations éducatives reste sous-optimal, et que les pays ayant investi lourdement dans les technologies informatiques avaient de moins bonnes progressions de leur score aux évaluations PISA que les pays ayant fait des investissements moins importants. Les résultats sont à nuancer, ne concernant que les pays de l’OCDE, et utilisant des données datant d’il y a dix ans. Plus récemment, une étude menée par Opinionway pour MGEN en 2018, 71% des Français estiment que les outils numériques à l’école permettent d’améliorer les méthodes d’apprentissage.

Depuis des dizaines d’années, la recherche a toutefois dégagé des effets bénéfiques des technologies digitales sur les apprentissages des élèves. C’est aussi ce que nous ont déclaré les élèves. Utilisant une tablette en classe, une lycéenne pointe les progrès en orthographe qu’elle a faits depuis qu’elle a commencé à l’utiliser. Pénélope, sa camarade, nous indique que “certains de ses camarades écrivent leurs cours dans l’application “notes” de leur iPad”, l’appareil corrigeant donc automatiquement leurs fautes d’orthographe. “Ce qui est bien, c’est que ça me permet de me rendre compte à quel point je fais des fautes d’orthographe”, déclare une autre élève.

D’autres, comme Simon, ont fait des progrès en apprentissage d’une langue étrangère. Il utilise une application mobile destinée à l’apprentissage de l’anglais de manière régulière lorsqu’il rentre chez lui, après sa journée de cours. “Il y a deux niveaux de langue, A2 et B1, et cela fonctionne sous forme de jeux qui font travailler la lecture rapide, la compréhension orale ou l’enrichissement du vocabulaire ; j’y passe 10 à 15 minutes par jour” nous indique le lycéen. Une application mobile pour l’anglais, qui rejoint des centaines d’autres solutions développées pour offrir une autre approche de l'apprentissage, “plus ludique”, selon les termes du jeune homme. Il nous explique avoir commencé à utiliser l’application sur les conseils de sa professeure, ayant des lacunes et pâtissant des problèmes d’attention en cours générés par sa classe.

Par ailleurs, les élèves pointent la “curiosité assouvie” que permet l’utilisation des écrans au sein de la classe. Pendant notre discussion en classe, nombre d’entre eux ont fait des recherches sur internet, googlant et vérifiant les faits et arguments qu'ils allaient avancer. “Le positif, c’est de pouvoir chercher des informations beaucoup plus rapidement et facilement. Mais le négatif, c’est parfois l'inattention en cours à cause de la tablette” avoue un élève. Tous s’accordent à dire que leurs appareils électroniques, en eux-mêmes, n’ont que très peu d’avantage au sein d’une salle de classe : ce qui compte vraiment, c’est l'interaction, la pédagogie, et donc la présence du professeur qui les accompagne. C’est ce que pointe également les recherches, insistant sur le fait que la technologie en elle-même n’a que peu d’impact. Pour produire une différence en termes de réussite, la pédagogie et le facteur humain restent cruciaux, au-delà de l’engagement et de la motivation des élèves.

Des apports pour le développement de l’élève ?

Entre les nouvelles perspectives que les élèves peuvent entrevoir grâce à une formation au numérique, une motivation accrue grâce à la gamification de l’enseignement, ou une meilleure confiance en soi, quels sont les impacts ressentis par les élèves ?

Des recherches ont notamment mis en évidence les effets bénéfiques des technologies numériques sur la motivation des élèves, si supportée par une approche pédagogique. Leur vision de l’avenir peut être elle aussi impactée par des politiques visant à former de manière égalitaire les élèves au numérique. Éduqués aux outils et aux logiques informatiques, les élèves peuvent se sentir plus confiants pour envisager leurs études, et considérer davantage les parcours dans les STIAM. “Je suis conscient que tout le monde aura besoin du numérique et de la technologie, dans le futur. On ne reculera pas, alors il vaut mieux apprendre à l’utiliser” déclare un élève, conscient qu’il aura à inclure au moins l’utilisation des applications et logiciels les plus basiques dans son futur métier. L’EdTech peut ainsi permettre de créer la base de connaissances adaptée pour inspirer les élèves, leur donner confiance en leur futur, et les préparer efficacement à un marché de l’emploi en constante métamorphose, dans lequel le numérique joue un rôle croissant.

Simon, dans le cadre de son apprentissage de l’anglais à l’aide d’une application, émet des réserves quant à la viabilité de sa solution. “Je ne pense pas que ça aurait été efficace sans professeur. Avec ce genre d’applications, nous sommes en autonomie, on ne peut pas poser de questions, interagir, loin du côté traditionnel de l’enseignement. Le côté positif, c’est que c’est très amusant et plus dynamique” explique-t-il. “Il faut garder le contact humain au sein de l’apprentissage, mais le numérique permet aussi de personnaliser et de cibler les intérêts de chacun” ajoute son camarade, insistant sur l’importance des professeurs, qui ne trouveraient en l’EdTech qu’un allié supplémentaire pour leur pédagogie, et non un ennemi.

Des risques et des défis

Des défis restent à relever pour ce secteur en pleine mutation, qui tente de répondre aux enjeux contemporains d’un monde en constante évolution. Pour les jeunes qui utilisent ces technologies, le risque premier est bien sûr dans la gestion de leurs données personnelles par les entreprises EdTech. Il est de leur responsabilité de se conformer au RGPD, malgré son caractère flou. Pour y pallier, l’association EdTech travaille sur un code de conduite afin de rendre plus claires les principes du RGPD, et harmoniser les règles pour les entreprises.

Un autre risque, qui correspond à un second défi, est celui des inégalités face à la technologie. On parle alors d’inégalités d’éducation et de moyens, matérialisés par la fracture économique et numérique, encore bien réelle en France. Tous les élèves n’ont pas le même réseau wi-fi, ou les mêmes moyens pour acheter un ordinateur et une tablette et profiter des outils développés par les EdTech. “Une fois, en évaluation d’histoire-géographie, le professeur nous demandait de chercher par nous-même certains documents sur internet. Cela impliquait d’avoir un téléphone portable avec un forfait internet, ce que je n’avais pas. J’étais embêté, j’ai dû me débrouiller sans, je me suis senti désavantagé” nous confie un élève de première.

Ajoutées à cela, les différences d’éducation et de bagages culturels face aux outils numériques existent. De même, tous les établissements scolaires n’ont pas les mêmes moyens, et tous les élèves ne sont pas scolarisés dans le public. “Nous ne sommes pas tous équipés et éduqués pour le numérique, il ne faut jamais l’oublier” ajoute un de ses camarades de seconde. L’un des enjeux afin de réduire les disparités face à la technologie est la formation des enseignants et des élèves, qui doit accompagner les investissements dans les ressources et équipements innovants. “Quand on nous a donné la tablette au lycée, on a eu une formation de 30 minutes à 1 heure, c’est trop peu, nous n’étions pas égaux face à la technologie à la fin de cette heure” ajoute à ce sujet Pénélope, commentant sur les insuffisances des formations mises en place par son lycée.

Conscients d’être énormément sur les écrans, les élèves pointent également les côtés négatifs, la prise d’habitude liés aux écrans, l’addiction, l’impression de ne plus pouvoir s’en passer. Blanche déclare qu’ils sont “trop sur les écrans”, après nous avoir expliqué qu’en arrivant au lycée, elle ne savait pas utiliser un ordinateur. “J’ai découvert tout ce que l’on pouvait faire sur tablette et sur ordinateur, et avec le temps, non seulement je me suis habituée, mais j’ai aussi vu les avantages” indique-t-elle, avant d’ajouter que “les points négatifs, ce sont les maux de tête, les problèmes de concentration, et l'obsession que deviennent les écrans”.