Mardi, Bloomberg a révélé un nouveau projet de levée de fonds du côté de l’application Clubhouse. La précédente avait eu lieu en janvier et avait porté sa valorisation à un milliard de dollars. Cette fois, elle vise une valorisation à 4 milliards de dollars, soit 4 fois plus en 4 mois…

Une bulle Clubhouse ?

Lancée en avril 2020, Clubhouse propose à ses utilisateurs de créer des sortes d’émissions de radio. Portée par la pandémie et les divers confinements à travers le monde, après le podcast, l’application a lancé une grande tendance appelée live audio. Le peu de matériel (un micro digne de ce nom et une connexion stable) requis pour ce type de contenu a poussé certains internautes à s’y intéresser.

Un engouement maîtrisé

Cependant, la phase de développement de Clubhouse a été lente. Par pure stratégie marketing ou par peur de voir ses serveurs exploser en même temps que ses coûts d’hébergement, l’application est uniquement accessible sur invitation. Au départ, concentrée sur les États-Unis, à raison de trois invitations (parfois 5, puis 7) par utilisateurs, Clubhouse a mis un peu de temps avant de s’exporter en Europe. Elle comptabilise 13 millions de téléchargements seulement. Ce développement est même ralenti par l’absence de version Android, en cours de développement depuis le début d’année.

Une monétisation sans gains ?

L’engouement autour de Clubhouse a vu apparaître un type d’utilisateur qualifié de « créateur ». À l’instar des créateurs sur TikTok, Instagram, YouTube, ou Twitch, ils ont fait de l’application un de leurs principaux canaux de diffusion de contenu. Ainsi, Paul Davison, PDG de l’entreprise a lancé le programme Clubhouse Creator First. Il a pour vocation d’accompagner une vingtaine d’utilisateurs en leur apportant des conseils pour mieux développer leur présence sur l’application et surtout les aider à monétiser leurs émissions. En complément, Clubhouse a annoncé tout récemment une solution de paiement intégrée, en partenariat avec Stripe. Elle doit permettre aux créateurs de recevoir des dons de la part de leur audience.

Captures d'écran de la fonctionnalité Clubhouse Payments.

Pour soutenir financièrement un créateur de Clubhouse, il suffit de se rendre sur son profil, cliquer sur le bouton « Envoyer de l’argent », et renseigner le montant que vous souhaitez lui envoyer. Image : Clubhouse.

« Dès les premiers jours, notre ambition a été de construire une plateforme qui donne la priorité aux créateurs. Notre objectif est de les aider à créer une communauté, une audience et un impact. Et comme Clubhouse continue à se développer, il est important pour nous d’aligner notre modèle économique sur celui des créateurs – les aider à gagner de l’argent et à prospérer sur la plateforme », explique l’entreprise dans son annonce. Si l’entreprise parle de modèle économique, elle promet qu’elle « ne prendra rien » sur les transactions. Une affirmation qui sonne étrangement faux si elle espère gagner de l’argent.

Des lacunes dans la protection des données et en sécurité

D’autre part, Clubhouse doit faire face à de sérieuses critiques quant à la sécurité de son application, de même qu’au traitement des données personnelles. Sa popularité auprès de personnalités politiques et économiques en France, ainsi qu’une pétition ont poussé la CNIL à ouvrir une enquête. Les conséquences de cette enquête pourraient être étendues à toute l’Europe, puisque le RGPD prévaut.

Côté sécurité, Clubhouse a été pointée du doigt en début d’année, principalement à cause d’un de ses prestataires : Agora. Cette entreprise chinoise fournit la technologique d’enregistrement en temps réel de l’application. Ainsi, elle capte toutes les pistes audio et les métadonnées de tous les salons de l’application. Le problème, c’est que l’entreprise est soumise aux règles de cybersécurité imposée par la Chine. Si le pays décide qu’une discussion compromet la sécurité nationale, « Agora est légalement tenue d’aider le gouvernement à l’identifier, à le stocker et à le partager », expliquait un rapport.

Clubhouse a rapidement réagi, affirmant que les données des utilisateurs étaient protégées et qu’elle s’attelait à renforcer sa sécurité de son application. Mais quelques jours plus tard, un développeur a publié sur GitHub sa version Android de Clubhouse. Néanmoins, grâce à son code, il était possible d’écouter des conversations sans accès ni invitations. Si l’application a très vite verrouillé les canaux utilisés, existe-t-il d’autres outils similaires, voire plus nocifs ? « Tous les utilisateurs doivent partir du principe que toutes les conversations sont enregistrées », expliquait John Furrier, directeur de la publication de siliconANGLE, média spécialisé dans la cybersécurité, qui a révélé cette faille.

Le projet de levée de fonds de Clubhouse porterait sa valorisation à 4 milliards de dollars. Une somme qui semble disproportionnée par rapport à sa capacité à se démarquer en tant que service, et en tant que créateur de technologie. Reposant sur Agora pour la partie audio, Clubhouse ne semble pas avoir créé une solution de pointe qui représenterait un actif immatériel. Son nombre d’utilisateurs est encore faible, même si une version Android pourrait accélérer les choses. Le traitement des données et la sécurité qu’elle offre ne semblent pas optimaux. Enfin, des concurrents de tailles arrivent peu à peu avec leurs fonctionnalités de live audio.

Live audio partout, Clubhouse nulle part ?

Peu de temps avant le lancement de Clubhouse, Twitter a dévoilé une nouvelle expérience baptisée Spaces. Elle offre à des utilisateurs la possibilité de créer un petit salon dans lequel, pour l’instant, peuvent participer 10 personnes. Depuis plusieurs semaines, le réseau social étend cette fonctionnalité et prépare même une version PC. Le live audio ne serait alors plus uniquement disponible sur mobile, et des créateurs pourraient utiliser un autre micro que celui de leur kit mains libres ou de leur téléphone.

Un autre géant, Facebook, prépare également son offensive avec une fonctionnalité appelée Live Audio. Elle viendrait compléter les Messenger Rooms, lancées il y a un an, qui permettent de lancer un chat vidéo avec Instagram et WhatsApp.

Clubhouse ayant la cote auprès des entrepreneurs, il n’est pas surprenant d’apprendre que LinkedIn travaille sur une approche similaire… voire très similaire. Actuellement en phase de test, son lancement pourrait sérieusement compliquer la rétention d’utilisateurs de Clubhouse.

fonctionnement du live audio sur LinkedIn

La première version de la fonctionnalité de live audio de LinkedIn qui sera testée en bêta test. Image : LinkedIn

Si l’on peut s’en tenir à ces trois réseaux sociaux principaux, trois autres acteurs travaillent à l’adaptation de leur plateforme au live audio. C’est notamment le cas de Spotify avec le rachat de Betty Labs, mais aussi Discord avec des Stage Channels, et enfin Slack, mais dans une moindre mesure.

Ce qui peut distinguer Clubhouse des autres ? Elle n’est pas Facebook, elle n’est pas LinkedIn, elle n’est pas Twitter, c’est une plateforme neutre, qui, malgré quelques défauts, attire quand même. On peut également ajouter son côté intimiste. Des personnalités comme Mark Zuckerberg, Ashton Kutcher, Cédric O, Xavier Niel, Elon Musk se prêtent de temps à autre à l’exercice. Seraient-elles tentées de le faire sur Twitter, LinkedIn, ou Facebook ? Peut-être, mais c’est d’abord sur Clubhouse qu’elles l’ont fait. Cependant, la nouveauté n'est pas ce qui crée de la valeur pour une application. Sans modèle économique concret, il paraît difficile de l'imaginer survivre quelques années.