Dans un rapport intitulé “Sur la possibilité d’une Monnaie numérique de Banque Centrale semblable au cash”, la Riksbank explique qu’il n’est que peu probable que la MNBC remplace à terme les pièces et billets. Cela, pour plusieurs raisons. Les caractéristiques du cash sont très différentes de celles que peut offrir une MNBC, aussi diverses soient-elles en réalité.

Des caractéristiques différentes entre cash et MNBC

L’anonymat est évidemment le premier aspect auquel on pense, lorsque l’on détaille les avantages du paiement en liquide. Celui-ci se trouverait difficilement reproductible chez une monnaie numérique de Banque Centrale, nous apprend la Suède. Le design-même des MNBC, qui ne seront monnaie d’état qu’à la condition d’un contrôle sur leur émission, détention et falsification, pose un dilemme. Elles nécessitent, pour être sécurisées, d’être contrôlées et stockées sur un registre centralisé et en ligne. Il est alors impossible, par définition, d’imaginer que les monnaies numériques de banque centrale puissent se manifester en paiements hors-ligne, permettant l’anonymat, ou des échanges peer-to-peer comme le permet le cash. Ayant deux monnaies aux traits différents, apportant des avantages divers, comment les comparer ? Et surtout, comment pouvoir penser que l’une pourrait, au long terme, remplacer totalement l’autre ?

Selon la Riksbank suédoise, les conséquences de la mise en place d’une MNBC comme monnaie nationale seraient énormes, et complexes, mais ne verraient pas figurer parmi elles l’abolition ou la disparition du cash. Une MNBC pourrait en revanche donner aux banquiers des Banques Centrales un accès à une plus grande boîte à outils pour contrôler l’économie, avec un accès direct à la masse monétaire.

L’étude se base sur deux cas de figure qui sont les plus communs en termes de design. Il y a d’un côté la MNBC sous la forme de tokens (des jetons, objets numériques dont la valeur serait donnée dans la devise) ou sous la forme d’un compte. D’après le rapport, les tokens, malgré leur apparent design rappelant les pièces de monnaie, n’y seraient pas plus semblables que d’autres formes de monnaie numérique. Par ailleurs, selon une enquête réalisée en 2020 par Central Banking, 58% des banques travaillant sur une MNBC privilégieraient un modèle basé sur des jetons.

La Suède en contraste avec ses voisins européens

La vision de la Suède sur le futur du cash vient s’opposer au point de vue allemand. Le 10 novembre dernier, la Deutsche Bank publiait en effet un rapport (pdf) détaillant ses prédictions économiques, associées à ses propositions pour aider les économies à se relever de la crise liée à la COVID-19. Parmi ces considérations figuraient la suivante : les monnaies numériques finiraient par remplacer nos billets et nos pièces.

Il faut reconnaître que la croissance des paiements électroniques et la course des États au développement de leur MNBC ne semblent pas trouver de limites. La pandémie COVID-19 en cours a encore davantage accéléré la révolution de la monnaie numérique. Les gens ont été contraints d’utiliser des options de paiement alternatives au cash, en raison des craintes d’attraper le virus.

La Suède, un des pionniers en la matière, étudie depuis des années la monnaie numérique de banque centrale, sa “e-krona”. C’est un pays particulièrement développé, où la fracture numérique est faible, et où quatre transactions sur cinq sont électroniques, selon la Banque Centrale. Pourtant, sa position sur le cash est très ambiguë. Après avoir été un des premiers pays à tester sa monnaie numérique (à tel point que les économistes imaginaient la disparition de l’usage du cash d’ici à 2030), le pays a finalement réalisé les dangers d’une société sans liquide, et les nombreuses disparités que cela pouvait engendrer.

À l’été 2020, Les Echos titrait sur le changement de cap de la Suède vis-à-vis du cash. Ayant été dans les premiers à en prévoir la disparition, la pays a vite fait demi-tour, et même promulgué une loi qui oblige les banques à “assurer l’approvisionnement d’un niveau suffisant de services pour obtenir de l’argent liquide”. Cette loi s’inscrivait en réponse aux inquiétudes soulevées par le mouvement populaire Kontantupproret, qui milite en faveur du liquide et de la conscientisation des effets d’une société sans cash.

Ces effets pointés sont nombreux : les MNBC seraient inadéquates pour les personnes âgées sans culture ni éducation numérique, pour les malvoyants, pour les immigrants, et les illettrés. Des risques plus couramment évoqués sont aussi pointés, concernant la sécurité de ces devises complètement virtuelles. Sur le site internet du mouvement, on trouve par exemple, parmi les actualités, les résultats d’une enquête de Sifo montrant qu’un Suédois sur deux déplore que de plus en plus de magasins cessent d’accepter les espèces.

Toujours est-il que la Banque Centrale a depuis quelques mois décidé de ralentir la cadence sur sa monnaie de banque centrale et ses ambitions de développement numérique du pays. Le rapport de la Riksbank s’inscrit dans ce contexte de prise de distance avec l’idée d’une société sans cash, et vient contraster les nettes ambitions d’autres pays comme la Chine, dont le yuan numérique ne cesse de prendre forme jour après jour.