L’idylle économique entre les entreprises taïwanaises et l’Empire du Milieu semble prendre fin. Le Financial Times indique dans une enquête que « plusieurs centaines de milliers » de sociétés originaires de la belle île et implantées en Chine ont quitté le pays ces derniers mois. Les divers fabricants étaient attirés autrefois par ce territoire pour ses coûts de main d’œuvre et la politique d’accueil du gouvernement. Elles s’en vont pour les mêmes raisons : les salaires ont trop augmenté et l’État a engagé des politiques de plus en plus autoritaires et nationalistes. Le tout saupoudré lourdement par la guerre économique qui oppose Washington à Pékin.

« L’ère de la coprospérité industrielle est révolue »

Interrogé par le Financial Times, Liu Jen, rédacteur en chef du China Credit Information Service, filiale de CRIF, à Taipei, constate une baisse significative du chiffre d’affaires et des bénéficies des entreprises concernées. Il s’est notamment attardé sur les revenus des 1 000 plus grosses sociétés taïwanaises installées dans le pays, qui ont en majorité baissé par rapport à l’année précédente. Pire encore, les bénéfices nets totaux avant les impôts ont drastiquement chuté pour atteindre leur niveau le plus bas en 9 ans. On est loin de la forte croissance connue auparavant, qui avait permis à certaines entreprises de devenir leaders mondiaux, comme Foxconn Technology, fabricant de matériel informatique et notamment prestataire d’Apple.

Performance of Top 1,000 Taiwanese-owned companies in China

Source : CRIF / Copyright : Financial Times.

Depuis la fin des années 1980, les entreprises taïwanaises investissent en masse sur cette région mondiale aussi propice à la croissance. Avec près de 191 milliards de dollars, Taïwan est devenue le plus gros investisseur en Chine. En 2010, elle atteint même l’apogée en termes de flux d’investissement annuels vers la Chine grâce à un accord commercial historique. Le texte prévoyait notamment de faciliter les échanges entre les deux "partenaires" (les relations sont tendues entre les deux pays : l’État insulaire clame son indépendance depuis 1947 tandis que la République Populaire de Chine continue de revendiquer l'île comme son territoire). Au programme : réduction progressive des droits de douanes sur certaines marchandises et facilitation de l’ouverture de certaines industries de services. Cette belle entente n’a pas durée : en 2017, les entreprises taïwanaises renvoyaient à la maison plus d’argent qu’elles n’en investissaient en Chine. L’année dernière, les investissements avaient diminué de plus de la moitié. « L’ère de la coprospérité industrielle est révolue », résume Liu Jen.

Le rôle de la guerre économique entre les États-Unis et la Chine

Que s’est-il passé ? Les conditions du marché ont évolué avec l’augmentation du coût de la main d’œuvre, mais aussi une concurrence plus rude et d’autres pressions comme le vol de la propriété intellectuelle. Sans compter sur le gouvernement pékinois qui n’offre plus les mêmes avantages économiques aux entreprises. Cependant, l’événement qui a provoqué le plus de détresse est la guerre économique qui sévit entre la Chine et les États-Unis depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Ce dernier s’est donné comme objectif de réduire la dominance de la Chine en matière d’équipements électroniques et informatiques ainsi qu’en télécommunication. Son argument ? Le gouvernement chinois pourrait utiliser les données récoltées par ses entreprises pour espionner les autres pays (comme à travers TikTok). Les entreprises représentent ainsi une menace pour la sécurité nationale.

Résultat : le 45e président des États-Unis a, entre autres, blacklisté un nombre croissant d’entreprises chinoises et interdit des entreprises étrangères (dont taïwanaises) utilisant des composants jugés stratégiques de travailler avec elles. Il a même tout simplement exclu Huawei du marché américain des équipements télécom dans le cadre du déploiement de la 5G. Une interdiction reprise par d'autres pays dont le Royaume-Uni et la Suède. Entre deux chaises, l’entreprise taïwanaise TSMC, leader mondial des fonderies de composants électroniques de pointe, a dû cesser d’approvisionner Huawei en composants pour les smartphones sous peine de représailles. Et ce n’est qu’un exemple. En 2020, les Américains ont durci les contrôles de règles d’exportation de certaines technologies sensibles vers la Chine, comprenant de nombreux domaines et avec une prohibition étendue pour les composants électroniques. Ces mesures ont suscité l’inquiétude des professionnels du secteur qui cherchent désormais à réduire fortement leur exposition au risque chinois. Le pays a d'ailleurs entrepris une longue quête censée la mener vers une plus grande indépendance dans la production de microprocesseurs.

Les entreprises quittent la main d’œuvre chinoise, mais pas son énorme marché

C’est ainsi que depuis l’année dernière les entreprises taïwanaises quittent l’Empire du Milieu par poignée. Le lieu de délocalisation varie en fonction des stratégies, certaines revenant dans leur pays d’origine. Par exemple, Hota, fabricant de pièces automobiles taïwanais et fournisseur de Tesla, avait concentré sa production en Chine depuis 1999. Il a ouvert en 2020 une usine dans le sud-ouest de Taïwan pour desservir d’autres marchés dès cette année. D’autres préfèrent l’Asie de l’Est, et l’Inde, parfois le Mexique. Quoiqu’il en soit, peu sont les sociétés qui quittent totalement la Chine. Si le pays n’est plus attractif pour la production, il en reste pas moins un marché colossal avec son milliard et demi d’habitants.

La leçon que retiendront peut-être les entreprises de cet épisode est qu’il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. C’est pourquoi certaines sociétés misent sur une autre stratégie, soit investir dans l’achat d’autres entreprises similaires afin de sécuriser et renforcer leur position dans d’autres parties du monde. Ainsi, les entreprises technologiques accélèrent les acquisitions : GlobalWafers (fabricants de plaquette de silicium pour la fabrication de puces) a acquis en décembre l’entreprise allemande Sultronic ; Yageo, fabricant de composants, a racheté l’américain Kemet.