L’Ouganda, pays d’Afrique de l’Est, voisin du Congo et du Kenya, vit de sombres jours pour les droits humains. Le jeudi 14 janvier, après une campagne de longue haleine opposant Yoweri Museveni, en lice pour briguer un 6ème mandat, et Bobi Wine, député et ancien chanteur favori de la jeunesse, le pays a voté. Un processus électoral tendu pour les enjeux politiques qu’il soulève, et qui s’est tenu... dans le noir et le silence médiatique le plus complet. Rares étaient les journalistes accrédités autorisés à couvrir l'événement en Ouganda. Les États-Unis, où Bobi Wine a envoyé ses enfants pour raisons sécuritaires, s'est vu refuser la plupart de ses accréditations. Quinze seulement ont été acceptées, ce qui a poussé l'ambassade à annuler les plans d'observation des élections. Une pauvre couverture médiatique qui s'ajoute à la coupure d’internet et des réseaux sociaux à la veille du scrutin, et qui place l'élection ougandaise sous une dangereuse cloche d'isolation.

Après 35 ans de pouvoir et une dictature conduite d’une main de fer, le président actuel Yoweri Museveni n’est pas décidé à se laisser soustraire le pouvoir. Face à la trop grande popularité de son adversaire, le gouvernement a vite mis en place un contrôle de la population via ses moyens de communication. Tout a commencé lorsque la Commission Ougandaise des communications (UCC) a ordonné aux fournisseurs d'accès Internet de fermer l'accès aux réseaux sociaux comme Facebook, Twitter, WhatsApp, Instagram, et de restreindre également les réseaux privés virtuels (VPN).

Les mesures, déjà restrictives, n’étant pas assez au goût du dictateur à la longue liste de violations des droits humains, celles-ci n’ont pas tardé à se voir complétées à la veille des élections. Afin d’assurer un processus électoral aveugle et privé de l’organisation des partisans de Wine, l’Ouganda a par la suite décidé de couper tout accès à un internet. “L'UCC a ordonné aux Fournisseurs d’Accès Internet de fermer l'Internet jusqu'à nouvel ordre. Cette mesure a déconnecté numériquement des millions d'Ougandais entre eux et avec le reste du monde” a déclaré à Siècle Digital Felicia Anthonio, militante et leader de la coalition #KeepItOn pour l’association Access Now, promouvant les droits numériques internationaux.

Des méthodes de la part du gouvernement en place qui ne sont pas sans rappeler de nombreuses élections passées du continent africain, où la manipulation numérique a fait rage. Entre 2016 et 2019, vingt-deux pays africains ont interrompu ou ralenti l’accès à Internet, la plupart du temps lors d’élections. Un simple fait en est le symbole : c’est en Afrique que la société britannique Cambridge Analytica a testé ses techniques de collecte de données et de manipulation des réseaux qui la rendront ensuite tristement célèbre. Une tendance à la manipulation numérique de l’opinion publique qui se modèle sous des volontés politiques individuelles, et s’ajoute à l’existence d’une vingtaine de dictatures sur le continent. De plus, cet usage du numérique comme outil de manipulation des masses s’explique par la migration récente du débat politique africain vers les plateformes et réseaux sociaux.

Les élections, processus politique central, sont ainsi souvent le terrain d’exercice de ces pratiques, accoudées aux montées de violence et de fragmentation du discours. Ces fermetures et manipulations d'Internet ont des effets dévastateurs sur les droits de l'homme. Elles enfreignent le droit à l’accès à l’information et la liberté d’expression, mais elles aident également les acteurs étatiques et non étatiques à dissimuler des violations des droits de l'homme qui se produisent pendant ce “shutdown”. Des violations qui sont monnaie courante au mandat de l’actuel président, qui avait par exemple voté il y a quatre ans une loi anti-homosexuel, durcissant la répression. La campagne présidentielle n’avait fait qu’augmenter une violente déjà stagnante et systémique : à la mi-novembre, 54 personnes avaient été tuées par la police dans des émeutes déclenchées par l’arrestation de Bobi Wine. Contrôler internet et les réseaux, c’est non seulement contrôler la diffusion de ces exactions et de ces violations, mais également essoufler le feu qui les attise.

“Ce qui se passe en Ouganda est en train de devenir la pièce standard du manuel de fonctionnement du régime autoritaire”, a déclaré le Dr Alexi Drew à Vice. Chercheuse étudiant la désinformation et Internet au King’s College, elle poursuit : “Si vous vous attendez à des critiques publiques importantes, à des troubles ou à une organisation contre vos intérêts, le blocage des moyens de communication à grande échelle doit être le premier port d'escale. Nous l'avons vu en Égypte, en Inde, et maintenant nous le voyons simultanément en Éthiopie dans ce qui est présenté comme une action policière, et coupant la communication politique publique lors d'une élection en Ouganda”.

Dix ans après les coupures d’internet en Egypte de 2011 causant une baisse du trafic internet de 90%, la “terreur numérique” en Ouganda s’est donc elle aussi invitée dans le cadre des élections présidentielles. Et cela a commencé bien avant le début du scrutin.

En septembre, la police a pu accéder au compte WhatsApp de Bobi Wine, l’opposant du président Yoweri Museveni, à son insu. Cette intrusion, qui a permis au gouvernement d'accéder aux informations personnelles de Wine, avait pour but de faire taire sa mobilisation et celles de ses nombreux partisans. D’après ces derniers, le même objectif se cachait sous l’introduction de la taxe quotidienne sur les réseaux sociaux en 2018 : l’affaissement de la popularité de Bobi Wine. Avec cette taxe, il fallait que les ougandais déboursent 200 shillings ougandais (environ 50 centimes d’euro) par jour pour accéder à Facebook, Twitter ou WhatsApp. La manipulation numérique en Ouganda a donc des racines profondes, et un enjeu énorme : le pouvoir, et la charge des affaires du pays.

“Perturber l'internet et les plateformes de médias sociaux pendant cette période critique, dans un pays où la population doit déjà payer une taxe élevée sur les médias sociaux pour pouvoir accéder à ces plateformes, est une atteinte au droit à la liberté d'expression et à l'accès à l'information” défend Felicia Anthonio, la militante Access Now. Pour autant, la population est restée mobilisée et s’est rendue aux urnes. Sans accès internet, les autorités estiment que le scrutin s’est déroulé sans heurts majeurs. Le porte-parole de la police Fred Enanga et le président de la commission électorale, Simon Byabakama, ont déclaré que l’élection s’était “généralement déroulée dans le calme dans tout le pays”. Des déclarations officielles qui sont à nuancer, tant elles pourraient précisément se faire l’effet de la limitation d’internet. “Depuis que le black-out complet a été ordonné, il est devenu extrêmement difficile, voire impossible, d'accéder aux informations sur ce qui se passe en Ouganda et dans le reste du monde” pointe Access Now.

Le candidat Bobi Wine, figure d’espérance et symbole du mouvement contre le dictateur en place que l’on a vu fleurir sous les hashtags #WeAreRemovingADictator et #UgandaDecides2021, reste optimiste. "Même avec toutes les irrégularités du scrutin, que nous partagerons avec le reste du monde dans les prochains jours lorsque l'Internet sera restauré, nous avons acquis une avance confortable", a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse vendredi 15 janvier. Sur Twitter, il a déclaré qu’en “dépit du haut niveau de fraude et de violence à travers le pays, tout semble encore aller”, avant de remercier la population de s’être mobilisée si largement en allant aux urnes.

Qu’adviendra t-il des résultats ? Le suivi effectué par la coalition #KeepIton au fil des ans montre que les résultats des élections dans les pays où l'internet est régulièrement perturbé par le gouvernement en place sont contestés par les politiciens de l'opposition et une majorité de citoyens. “Ainsi, les coupures d'Internet nuisent à la crédibilité des élections. Étant donné l'intensité de la course électorale en Ouganda, il ne sera pas surprenant que les Ougandais contestent les résultats” a expliqué l’association Access Now à Siècle Digital.

Les résultats de l’élection ont été déclaré samedi 16 janvier, 48h après la fermeture du scrutin, comme annoncé par la commission électorale. Le président en place Museveni a été déclaré vainqueur d'un sixième mandat, les résultats officiels lui donnant 59% des voix, contre 35% pour Bobi Wine. Déjà, les contestations des résultats se font entendre, notamment par le député et chanteur de la jeunesse, déclaré perdant. Quant au sort d’internet, les fournisseurs de services Internet et de télécommunications opérant en Ouganda se conforment toujours aux ordres de suspension de leur service. Dans le pays, la manipulation numérique s’est érigée une fois de plus en arme politique et électorale. Reste à voir si la volonté d’un peuple en sera le bon bouclier.