Des entreprises privées ont-elles le droit d’empêcher un président élu démocratiquement de s’exprimer ? C’est la question que soulève la suspension des comptes Facebook et Twitter de Donald Trump suite aux événements qui se sont produits au Capitole. Plusieurs personnalités politiques européennes ont ainsi élevé leur voix pour dénoncer la toute puissance des Big Tech.

Le compte de Trump suspendu pour incitation à la violence

Le mercredi 6 janvier, les supporteurs de Donald Trump, encouragés par le président, ont envahi le Capitole alors que les députés étaient en train d’y valider l’élection de Joe Biden. Entraînant la mort de cinq personnes dont un policier, cet événement marquera à jamais l’histoire des États-Unis et a également révélé l’immense pouvoir que détiennent les géants technologiques. En effet, Twitter comme Facebook ont par la suite décidé de suspendre le compte de Trump sur leur plateforme, enlevant au président son outil de communication avec les Américains.

Ce bannissement est conforme aux conditions d’utilisation des deux entreprises puisqu’elles accusent Trump d’incitation à la violence, mais il faut également se demander si un PDG peut avoir le pouvoir sur qui a le droit de parole ou pas. Mais si Trump a passé autant de temps entre les mailles du filet malgré de nombreuses publications douteuses et dangereuses, c’est justement parce qu’il est le président, et en ne respectant pas les règles des plateformes qu’il utilise, il a tout simplement été sanctionné comme le serait un autre utilisateur.

Les politiques européens dénoncent la décision des réseaux sociaux

Du côté de l’Europe, cette décision est très mal vue. L’idée qui en ressort est la suivante : seul un gouvernement élu devrait être en capacité de prendre une telle décision. « La chancelière considère que la fermeture complète du compte d'un président élu est problématique », a déclaré Steffen Seibert, le principal porte-parole d’Angela Merkel, lors d'une conférence de presse régulière à Berlin. Des droits comme la liberté d'expression « peuvent être entravés, mais par la loi et dans le cadre défini par le législateur - et non selon une décision d'entreprise », a-t-il continué.

Même son de cloche en France, où Clément Beaune, secrétaire d’État chargé des Affaires européennes s’est dit « choqué » par les mesures des réseaux sociaux : « Cette décision devrait être prise par les citoyens, et non par un PDG ». Le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, va dans le même sens. Selon lui, c’est au pouvoir législatif de prendre de telles mesures, et pas à « l’oligarchie technologique », il n’a en outre pas hésité à qualifier les Big Tech de « menaces pour la démocratie ».

Matt Hancock, ministre britannique de la santé, estime de son côté que la suspension de Donald Trump sur les réseaux sociaux prouve que ces derniers « prennent des décisions éditoriales ». Enfin, le commissaire européen Thierry Breton a lui aussi critiqué ces plateformes digitales dans un papier rédigé sur Politico :

« Le fait qu'un PDG puisse débrancher le haut-parleur du président des États-Unis sans aucun contrôle et équilibre est déconcertant. C'est non seulement la confirmation de la puissance de ces plateformes, mais aussi la mise en évidence de profondes faiblesses dans la manière dont notre société est organisée dans l'espace numérique ».

Une coopération plus forte entre UE et États-Unis ?

En Europe, différentes mesures ont été prises pour mieux réguler les géants technologiques, notamment avec le Règlement général sur la protection des données (RGPD), mais également à travers le plus récent Digital Services Act. Ce dernier prévoit notamment des sanctions beaucoup plus lourdes pour les entreprises numériques ne respectant pas la loi.

Outre-Atlantique, la Section 230, qui garantit une immunité aux réseaux sociaux en les considérant comme des hébergeurs de contenu, est remise en question aussi bien du côté républicain que démocrate. D’ailleurs, Thierry Breton espère qu’une coopération plus poussée avec les États-Unis à ce sujet sera rendue possible avec l’arrivée de Biden au pouvoir : « Les défis auxquels sont confrontées nos sociétés et nos démocraties sont de nature mondiale. C'est pourquoi l'UE et la nouvelle administration américaine devraient unir leurs forces, en tant qu'alliés du monde libre, pour entamer un dialogue constructif conduisant à des principes cohérents à l'échelle mondiale ».