« Il est très clair que Xi Jinping réclame une chaîne d’approvisionnement national [de microprocesseurs]. Par conséquent les règles économiques, l’avantage concurrentiel et l’efficacité de la chaîne d’approvisionnement ont été fondamentalement mis de côté », affirme au New York Times Jimmy Goodrich, vice-président de la politique mondiale de l’association pour l’industrie des semi-conducteurs (SIA), qui représente les entreprises américaines de fabrication de puces.

Les technologies de microprocesseurs, ou puces informatiques, sont à la base de tous produits électroniques, mais ne sont pas suffisamment maîtrisées par les entreprises chinoises. Beaucoup de ces pièces sont conçues par des fournisseurs étrangers, notamment américains, comme Qualcomm, Intel, ou encore Nvidia. Dans le contexte de guerre commerciale avec les États-Unis, cette constitution du marché s’est avérée être une pente glissante pour la Chine. Les restrictions américaines ont mené à une émancipation précoce de Pékin vis-à-vis des technologies américaines. Cet été, Huawei s’inquiétait de se retrouver à court de puces, et non sans raison. Les entreprises chinoises auraient au moins 4 ans de retard sur les leaders du marché, et, pour le moment, les relocalisations demeurent insuffisantes.

Pékin a ainsi instauré des avantages fiscaux, notamment une exonération de 10 ans de l’impôt sur les sociétés, ainsi qu’une autre exonération sur les importations de matériaux. Par ailleurs, depuis 2014, un fonds gouvernemental soutient des start-up et des entreprises cotées en bourse. L’objectif est d’inciter les ingénieurs à laisser les projets de jeux vidéo, ou d’applications de livraison, au profit des microprocesseurs. Ces mesures s’inscrivent dans un objectif ambitieux : produire 70% des puces consommées par le pays. Le précédent de ce type, fixé à 40% pour 2020, n’a pas été atteint. Les analystes de la banque américaine Morgan Stanley estiment que cet objectif sera atteint en 2025. Poursuivant ses efforts, en juillet 2020, Pékin a soutenu l’introduction d’actions de la Semiconductor Manufacturing International Corporation (SMIC) – une entreprise accusée par les États-Unis d’utiliser des technologies civiles à des fins militaires – à la bourse à Shanghai. Une déclaration niée par l’entreprise chinoise.

« Quelque chose va forcément s’accumuler, qu’il s’agisse d’équipements, de talents ou d’usines »

Profitant de cette conjoncture, l’année dernière, Young Liu a quitté Foxconn pour monter, à Shenzhen, une entreprise spécialisée dans les films et adhésifs pour puces. « Avant, vous pouviez avoir besoin de supplier votre grand-père et de demander de l’argent à votre grand-mère. Aujourd’hui, vous avez quelques discussions à tenir, et tout le monde espère que le projet commence le plus rapidement possible », témoigne le nouvel homme d’affaires, qui a levé 5 millions de dollars. Sa start-up emploie actuellement 36 personnes et elle devrait commencer à produire massivement l’année prochaine. De plus, l’entrepreneur ne nie pas être motivé par un but patriotique. Son site web affiche des références à la politique de Mao Zedong, qui a mené à la production de la première bombe atomique, du premier missile balistique, et du premier satellite chinois. Il affirme que ces valeurs n’impactent pas négativement son travail, son service client, ou encore sa compétitivité.

Young Liu reconnaît que la valorisation de certaines start-up du secteur des microprocesseurs laisse percevoir une irrationalité dans le marché. « Quelque chose va forcément s’accumuler, qu’il s’agisse d’équipements, de talents ou d’usines, n’est-ce pas ? », interroge-t-il. Il estime que « si ce n’est pas vous ou l’autre gars, alors ce sera quelqu’un d’autre qui finira par l’utiliser [cet argent]. Je pense que c’est peut-être la logique du gouvernement ». China Economic Weekly, un média rattaché au journal officiel du Parti communiste, Le Quotidien du peuple, note également une politique qui mène à des incohérences : « Il y a eu des absurdités stupéfiantes qui défient la logique et le bon sens ». D’après une analyste du China Economic Weekly, entre janvier et octobre 2020, 58 000 entreprises liées au secteur des microprocesseurs ont été créées, soit l’équivalent de 200 par jour. Certaines de ses nouvelles sociétés se situent au Tibet, une zone qui a subi une importante sinisation, et qui est peu associée aux nouvelles technologies, mais qui pourrait bientôt le devenir.

L’autonomie technologique parmi les 5 fondamentaux pour le développement économique

Ces chiffres faramineux amènent à des situations paradoxalement improductives. Dans l’est du pays, dans la ville de Huai’an, la chaîne publique China Central Television a visité une de ces nouvelles usines. Sur place, des douzaines de machines tournent au ralenti, alors que d’autres sont encore couvertes de plastique. Et ce n’est pas le seul projet défaillant. En décembre 2020, le conglomérat Tsinghua Unigroup, qui est soutenu par l’État, a averti qu’il ne remplirait probablement pas ses engagements internationaux, chiffrés à 2,5 milliards de dollars. Conclusion : tous les paris ne sont pas gagnants. Jay Goldberg, consultant dans l’industrie technologique, passé par Qualcomm, estime en imageant « qu’il y a une échelle – la Chine est en train de la gravir ». En parallèle, il relève « que le résultat vers lequel elle se dirige n’est pas clair ».

Il ne faut toutefois pas omettre que la stratégie de Xi Jinping amène assurément à des progrès. Deux entreprises, la Yangtze Memory Technologies et la ChangXin Memory Technologies, seront bientôt à la pointe de la technologie sur les puces de stockage. Les entreprises chinoises sont également compétentes dans les puces logiques, qui effectuent notamment des calculs. Le tout majoritairement à destination du marché chinois. D’après Randy Abrams, analyste tech au Credit Suisse, certains groupes internationaux émettent des craintes quant à la violation de leur propriété intellectuelle, ce qui ne s’annonce pas propice à un développement international.

Mais ce n’est pas en ce point que réside la stratégie de Pékin. La semaine dernière, lors d’une réunion, des hauts responsables du Parti communiste ont classé l’autonomie technologique comme l’un des 5 fondamentaux pour le développement économique. Si sur les microprocesseurs l’indépendance est précoce, et ambitieuse, car elle implique de recréer de longues chaînes de production, il ne faut pas oublier la rapidité et les prouesses du développement chinois.

La Chine a prouvé qu’elle peut collectionner les médailles d’or aux Jeux olympiques, qu’elle est capable d’envoyer des rovers sur la Lune, ou encore de passer de la production de jouets en plastique à celle de panneaux solaires. Reste donc à voir le résultat de la balance entre ces investissements et leurs bénéfices.