Alors que le contexte du COVID-19, en France et dans le monde entier, met en lumière la portée des fausses informations et l’importance de l’accès aux contenus fiables sur les réseaux, le gendarme de l’audiovisuel a publié un rapport décrivant leurs mécanismes. Il faut dire qu’en cette période de grande incertitude face à un virus inédit, les réseaux sociaux sont paradoxalement devenus l’une des premières sources d’information sur la santé. Le créateur de Facebook déclarait ainsi en mars dernier : “nous savons grâce aux urgences précédentes […] qu’en temps de crise, les outils de communication sont encore plus utilisés que d’habitude”.

L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) nous parle de son côté d’une “infodémie”, pour désigner une toute autre pandémie, informationnelle et à fort impact sur les populations. Comme nous l’a montré le rapport de Freedom House sur les libertés en ligne depuis le début de la crise dans le monde, les fausses informations, souvent relayées par des figures d’autorité ou de légitimité, sont aussi dangereuses qu’un virus. Un groupe de travail sur les infodémies avait ainsi publié début novembre 2020 un rapport présentant des recommandations aux réseaux sociaux afin d’améliorer leur lutte contre la désinformation.

Complétant ces rapports, celui du CSA est éclairant sur ce qui concerne Twitter. Ne disposant pas de pouvoirs de contrainte sur le réseau, le Conseil propose simplement une mise en lumière du phénomène des fake news et de leurs mécanismes puissants.

Un rapport permis par la transparence de Twitter

Un aspect intéressant est celui des modalités d’existence de ces révélations du CSA. Les données récoltées l’ont été grâce à une API, une interface qui permet de déterminer l’accès aux données du site par ses utilisateurs. Celle de Twitter a permis au CSA d’accéder gratuitement aux contenus publics, la plateforme étant relativement transparente sur ce point, et la seule à offrir un tel accès. Facebook, à l’inverse, restreint tout accès à ses données depuis le scandale Cambridge Analytica. Le rapport repose ainsi sur l’analyse des contenus de Twitter, dont les utilisateurs ont un profil évidemment différent des autres réseaux pouvant avoir été sujet de l’étude. En plus d’héberger des individus au niveau social et culturel en moyenne plus élevé par rapport à Facebook, Twitter arrive en 4ème position en France (9% de la population l’utilise) derrière Facebook (43%), YouTube (23%), Facebook Messenger (12%) et à égalité avec Instagram (9%), selon le Digital News Report 2020 du Reuters Institute for the study of Journalism.

Une analyse des degrés de fiabilité de l’info

Le Conseil s’appuie sur la catégorisation du Décodex du Monde, un annuaire des sources potentielles qui vise à donner des points de repères aux internautes perdus dans cette marée de contenus. À partir de divers critères tels que l’auteur, les sources ou les fautes d’orthographe, chaque site d’information est classé en fonction de sa fiabilité. 50 sites de désinformation ou douteux ont été examinés, parmi lesquels Valeurs Actuelles, Dieudosphere, TV Libertés, Boulevard Voltaire, l’Antipresse mais aussi Russia Today.

“Les différentes catégories de comptes Twitter et leurs particularités”. Malgré un nombre de comptes considérés “fiables” bien supérieur, les fausses informations sont bien plus retweetées. Graphique : Siècle Digital / CSA

Les catégories 2 et 3, classées par Le Monde comme “diffusant de fausses informations” et “douteux”, disposent de moins de comptes sur Twitter comparé aux sites fiables : un nombre 37 fois inférieur. Cependant, le rapport révèle que ces comptes sont très actifs, avec un nombre de retweet supérieur : en moyenne 19 par tweet. Cela explique comment des tweets appelant à détruire des pylônes 5G peuvent devenir viraux en peu de temps.

Quels sont les infox les plus partagées ?

Sur les comptes rapportant de fausses informations, l’étude s’est concentrée sur chacun des 10 tweets les plus viraux, parmi les plus récents. Il pointe que certains thèmes se dégagent. Parmi eux vient en premier la politique (retrouvée dans 46 tweets), suivie par l’imigration et la santé (respectivement trouvés dans 29 et 27 tweets). L’étude ayant débuté avant l’avènement de la crise COVID-19, il est facile d’imaginer que la santé ait repris le dessus aujourd’hui, tant les infox ont été nombreuses depuis le début de l’épidémie en France. Avant la crise sanitaire, c’était les publications anti-vaccins qui trônaient, constituant un nombre important de contenus.

“Nombre de tweets des comptes de désinformation par thème”. Les sujets clivants et d’actualités sont les plus prisés des comptes relayant de fausses informations. Graphique : Siècle Digital / CSA

Outre la révélation des thématiques les plus partagées sur Twitter, le rapport ajoute que ces contenus faux ne sont pas forcément évidents à détecter, car ils utilisent parfois les codes d’un journalisme professionnel et fiable. Le niveau de langue, la qualité des photos et vidéos peuvent être loin de l’amateurisme.

Les infox se manifestent sous diverses formes afin de manipuler l’utilisateur qui les lit : le CSA démontre que les sujets clivants comme la politique, l’immigration, la religion ou le terrorisme sont un terreau à fausses nouvelles sur Twitter. À l’aide de sources externes pour plus de légitimité, les comptes de la désinformation modèlent leur interprétation des données afin de manipuler les utilisateurs. Ces vidéos, images ou liens le plus souvent fiables ou officiels, pouvant venir de l’Élysée ou du Monde, sont les sources majoritaires d’une information se retrouvant tronquée et modifiée sur les comptes infox sur Twitter en France.

D’où l’importance du fact-checking, nous dit le CSA. Les comptes de fact-check, ou vérification de l’information, sont des piliers du réseau Twitter. Des comptes comme AFP factuel, Check News, Fact Check EU, ou les Décodeurs du Monde font un travail remarquable de correction sur des tweets devenus viraux, et participent, dans une certaine mesure, à modérer l’information. Par exemple, l’AFP factuel avait corrigé les allégations d’incendie criminel de Notre Dame de Paris, ces allégations se servant notamment de photos où l’on apercevait une silhouette sur le toit. Comme l’a expliqué le compte de fact-checking, cette silhouette n’était autre que la statue de la Vierge du trumeau du portail du Cloître.

Pas de phénomènes de chambre d’écho

Sur un réseau social, une chambre d’écho est un phénomène de répétition de l’information due aux comptes que l’on choisit de suivre et au réseau lui-même qui. À l’aide d’algorithmes, il nous fait apparaître ce que l’on préfère. On appelle aussi cela une bulle de filtre : cette personnalisation de nos “fils d’actualité” allant toujours plus dans le sens de nos choix et croyances habituels. Voyant s’afficher la même nouvelle par une centaine de comptes, on finit par la croire.

Sur Twitter, le rapport conclut que ces phénomènes étaient en réalité très limités. C’est aussi la spécificité du réseau, qui se décrit comme “la vitrine de ce qu’il se passe dans le monde et des sujets de conversation du moment”. Depuis 2016, l’utilisateur peut effectivement choisir d’ajouter une composante algorithmique à l’affichage des Tweets, qui sera alors personnalisé en fonction de plusieurs critères comme le nombre d’interactions de l’utilisateur sur les contenus. Or, on parle bien d’un choix : l’utilisateur peut aussi choisir le mode d’affichage ante-chronologique, où les tweets apparaissent en fonction de leur publication.

Le rapport a aussi démontré que les abonnés aux comptes d’infox le sont aussi à 80% d’un compte “fiable”. Le problème n’est donc pas dans l’existence d’une chambre d’écho, mais bien dans l’attractivité et la construction efficace des fausses nouvelles, puisque la grande majorité des utilisateurs a accès aux informations correctes.

Infodémie, infobésité : les maux des réseaux sociaux

L’étude du CSA se place dans la lignée de l’étude d’un des data scientists du MIT en 2018, la plus grande jamais réalisée sur Twitter. Prenant en compte plus de 126 000 sujets (les “trending topics”) sur plus de 10 ans, elle inclut les données de plus de 3 millions d’utilisateurs, et ses conclusions sont sans appel. La vérité ne peut tout simplement pas rivaliser avec le canular et la fausse rumeur. Systématiquement, dans chaque analyse statistique, les chercheurs démontraient déjà que les fausses nouvelles touchaient plus de gens, pénétraient plus profondément dans le réseau, et se propageaient plus rapidement.

Une infodémie qui s’ajoute à l’infobésité, cette surcharge informationnelle ingérée par les utilisateurs. En effet, le monde créé aujourd’hui autant de data en 48 heures que durant tout le 20ème siècle. En 2013 déjà, le rapport “Data, data, everywhere”, du magazine The Economist montrait la croissance du volume de données disponibles sur internet et introduisait le yottabyte pour le quantifier, une mesure impossible à évaluer tant elle est astronomique.

Un problème de fond touche nos réseaux sociaux, comme le démontrent toutes ces études, et particulièrement celle du CSA, concentrée sur Twitter. “Pour les thèmes qui présentent les volumes de tweets les plus élevés, les fausses informations sont majoritaires. Et l’étude de la chronologie montre que, contrairement à ce qui aurait été espéré, les vraies informations ne chassent pas les fausses. Certains sujets s’éteignent avant même que la vérité ne soit donnée” souligne le Conseil.

Dans un essai publié dans Science en 2018, un groupe de politologues et juristes appelaient à “repenser notre écosystème d’information aux 21e siècle”. Selon eux, de nombreuses pathologies atteignent les réseaux sociaux, dont l’infodémie ou l’infobésité ne sont que des exemples, et un nouvel élan de recherche interdisciplinaire est nécessaire, pour réduire la propagation des fausses nouvelles. Un élan qui pourrait bien avoir été renforcé par le CSA, malgré les limites de ses pouvoirs sur les géants des réseaux sociaux.