Au Xinjiang, comme dans toute la Chine, l’État veille, et surveille. Un filet de surveillance pend aux dessus des villes, conférant aux autorités de vastes pouvoirs. Ces dernières peuvent ainsi scanner les téléphones, suivre un visage, ou encore savoir quand une personne quitte son domicile. Un État totalitaire en version numérique, permis en partie par les technologies américaines qui le composent.

Depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir, la police joue un rôle croissant, et en constante métamorphose. Ses traques de malfaiteurs sont de plus en plus numériques, et utilisent des technologies de pointe comme l’intelligence artificielle, liée à la reconnaissance faciale, vocale ou textuelle. Il est alors facile d’ajuster ces traques selon les projets politiques.

Ainsi, la surveillance s’applique particulièrement aux sympathisants du mouvement de protestation à Hong Kong, aux critiques de l’État chinois et autres détracteurs. Elle cible encore plus souvent des groupes vulnérables comme les travailleurs migrants, et des groupes ethniques minoritaires comme les Ouïghours, un peuple turcophone et à majorité musulmane habitant la région du Xinjiang.

Là-bas justement, dans la capitale de cette immense région autonome du Nord Ouest, l’État a installé un complexe connu en tant que “Urumqi Cloud Computing Center”, du nom de la ville où il est localisé. Ce centre de calcul, également parfois appelé le Xinjiang Supercomputing Center, a fait son entrée sur la liste des ordinateurs les plus rapides du monde en 2018, et est encore composé d’ordinateurs parmi les plus puissants aujourd’hui. Fabriqués grâce à des puces graphiques fabriquées par Intel et Nvidia, des sociétés américaines, ces ordinateurs font toute l’efficience de l'État de surveillance chinois au Xinjiang, et participent à la répression de ces populations, largement documentée depuis 2019.

Que permet ce complexe, au juste ? Le gouvernement utilise cette puissance de calcul pour espionner les populations musulmanes de la région. La couverture est la surveillance, et la lutte contre le terrorisme. En pratique, on recherche les visages, les comportements, les voitures, les téléphones. On épie tout signe de foi musulmane ou de défiance envers l’État chinois.

Cette surveillance se transforme souvent en police prédictive, et sert de raccourci pour les arrestations préventives visant des comportements jugés déloyaux ou menaçants pour le parti. Par exemple, est considérée suspecte par la police toute démonstration de piété musulmane, tout lien avec une famille vivant à l'étranger, le fait de posséder deux téléphones, ou bien de ne pas en avoir. Les entreprises chinoises et les autorités affirment ainsi que leurs systèmes peuvent détecter l'extrémisme religieux ou l'opposition au Parti communiste.

“À l'aide du cloud computing, du big data, de l'apprentissage profond [deep learning, ndlr] et d'autres technologies, le système d'analyse vidéo intelligent peut intégrer des données et des applications de la police à partir de séquences vidéo, de points d'accès Wi-Fi, d'informations de point de contrôle et d'analyse de reconnaissance faciale, afin de prendre en charge les opérations de différents départements de la police chinoise” a déclaré Sugon, l’entreprise chinoise qui tient le centre de calculs d’Urumqi, dans un article de 2018. De leur côté, Intel et Nvidia affirment qu'ils n'étaient pas au courant de ce qu'ils ont appelé une mauvaise utilisation de leur technologie.

Les progrès de la technologie (notamment celle américaine) ont donné aux autorités du monde entier un pouvoir considérable pour surveiller les gens, et protéger la population. Comme toujours, une technologie, dans la détermination de ses bienfaits, dépend des usages qu’on en fait. Et au Xinjiang, les dirigeants ont poussé cette technologie à un niveau extrême, et très autoritaire. Là, en plus du traçage de la population permis par ces super-ordinateurs et leur puissance de calculs, l'intelligence artificielle et les tests génétiques sont utilisés pour dépister les personnes afin de déterminer si elles sont Ouïghours.

Depuis la mise en lumière des conditions de surveillance et du traitement des Ouïghours, notamment dans les prisons du Xinjiang, la compagnie Sugon a été placée sur la liste noire des États-Unis. Cela signifie que les entreprises américaines n’ont pas le droit de vendre leurs produits à Sugon. Or, pour les produits vendus avant ces restrictions, comme les puces Intel et Nvidia vendues il y a cinq ans, les deux entreprises américaines soulignent qu'elles n'ont guère leur mot à dire sur la destination de leurs fabrications. Les puces graphiques sont ainsi encore dans les superordinateurs, et la technologie américaine, utilisée à des fins moralement douteuses.

La Chine est loin d’être un cas isolé : d’autres pays, dictatures, et régimes autoritaires, se retrouvent en possession de technologies américaines de pointe. En 2019, la compagnie Gatekeeper Intelligent Security avait vendu des dispositifs de reconnaissance faciale puissant à l’Arabie Saoudite, afin de permettre au gouvernement de reconnaître les visages des conducteurs de voiture, même à travers des vitres teintées. De même, les États-Unis sont loin d’être l’unique fournisseur de ces technologies utilisées à mauvais escient. En septembre 2020, dans un rapport, l’ONG Amnesty International accusait Idemia de vendre sa technologie de reconnaissance faciale à la Chine. Cette société française spécialisée dans la biométrie et l’identification aurait exporté des outils de surveillance numériques vers Pékin.

En juin 2019, l'administration Trump avait déjà ajouté cinq entités chinoises à une liste noire des États-Unis, restreignant davantage l'accès de la Chine à la technologie américaine. Un comportement qui attise des tensions déjà élevées avec la Chine, sous fond de guerre économique, financière et diplomatique.

Parmi les autres entreprises chinoises qui se sont vu interdire l'accès à la technologie américaine, citons par exemple le géant des équipements de télécommunications Huawei, qui avait été ajouté à la liste des entités en mai 2019. Plus tôt ce mois-ci, le président Trump a publié un décret interdisant les investissements américains dans les entreprises chinoises, qui, selon Washington, seraient détenues ou contrôlées par l'armée chinoise.

Cette question de l’usage détourné et malveillant des technologies américaines telles que les puces d’Intel et Nvidia est au cœur des décisions auxquelles l'administration Biden devra faire face. En héritant du bureau ovale, le futur 46ème président des États-Unis héritera aussi des tensions du pays avec la Chine, et des positionnements lacunaires qui ont caractérisé le mandat précédent.

Il s’agira de trouver un compromis préservant la place américaine sur le marché des technologies. En effet, les détracteurs des restrictions de commerce vers la Chine estiment qu’en lui refusant l’accès aux produits américains de haute qualité, le pays asiatique est par là incité à rechercher et développer ses propres technologies. Aujourd’hui, la Chine dépense des milliards de dollars pour développer des puces haut de gamme.

Pour l’instant, c’est précisément la dépendance de la Chine à l'égard des puces américaines qui a (relativement) freiné les ambitions du pays en matière de contrôle et de surveillance. « J'ai peur que dans quelques années, les entreprises et le gouvernement chinois trouveront leur propre moyen de développer ces puces et ces capacités. Il n'y aura alors aucun moyen de tenter d'arrêter ces abus » a déclaré Maya Wang, chercheuse chinoise à Human Rights Watch.

À elles seules, aucune des nouvelles techniques chinoises ne dépassent les capacités des États-Unis ou d'autres pays, selon le New York Times. Mais combinées ensemble, elles auraient le potentiel pour propulser l’État totalitaire chinois à un niveau supérieur, en aidant les caméras et les logiciels à devenir plus intelligents et plus sophistiqués.