Depuis un peu plus d’un mois, le pays le plus peuplé d’Afrique est en proie aux soulèvements de sa population. À l’origine en ligne, les protestations appellent à mettre fin aux violences policières, et elles ne sont pas nouvelles. Déjà en 2016, un rapport d’Amnesty International accusait des agents du SRAS de détenir régulièrement de jeunes adultes illégalement et d’extorquer de l’argent à leurs familles. En juin 2020, l’ONG a publié un rapport faisant état d’au moins 82 cas de torture, de mauvais traitements et d’exécutions extrajudiciaires par le SRAS, une unité de police du Nigéria, entre janvier 2017 et mai 2020.

Dans cette lutte en ligne de longue date contre les détentions illégales, les meurtres et viols cachés, et autres histoires d’horreur liées aux policiers nigérians, des manifestations physiques ont pavé les rues de Lagos en octobre. Malgré la COVID-19, les foules se sont rassemblées au milieu du mois devant l’Assemblée du pays, soutenues par une foule encore plus nombreuse sur les réseaux. Les plaintes visent alors particulièrement les SARS, cette unité spéciale anti-vol que l’on retrouve dans nombre des hashtags relayés par le mouvement, dont l’emblématique est #EndSARS. Créée dans les années 1990, elle luttait contre la vague croissante d’enlèvements et de vols à main armée au Nigéria.

Ce n’est pas la première fois que les Nigérians font une telle demande face aux SARS. La lutte dure depuis des années. Cependant, c’est bel et bien la première fois que leur appel recueille un soutien aussi large, et une couverture médiatique internationale. Et cela, les manifestants le doivent notamment au rôle des médias sociaux dans la diffusion du message.

Sur le modèle des États-Unis et dans la vague du mouvement “Black Lives Matters” et aux racines de la colère d’octobre, une vidéo a été mise en ligne laissant voir un policier de l’unité SARS tuant un homme. De là, les tweets ont fusé, dénonçant les abus de la police et réclamant le démantèlement de l’unité à l’origine de ces exactions. Un véritable élan de défense des droits humains a ainsi émergé, laissant voir une solidarité entre nigérians partageant le même objectif. Il est à noter que le gouvernement a nié toutes ces preuves visuelles (vidéos de violences des policiers, photos de heurts lors des manifestations…), les accusant d’être truquées.

Les manifestations contre le SRAS prenant de l’ampleur, le gouvernement a pourtant été contraint de céder quelque peu, et de dissoudre l’unité controversée le 11 octobre. Le président Muhammad Buhari déclarait alors : “Le démantèlement du SRAS n’est que la première étape de notre engagement en faveur d’une vaste réforme de la police, afin de garantir que le premier devoir de la police et des autres forces de l’ordre reste la protection de la vie et des moyens de subsistance de notre peuple”. Pendant ce temps, une nouvelle unité, le SWAT, a remplacé l’ancienne, à la colère des manifestants dénonçant un simple changement de nom, mais pas de substance. La lutte n’est ainsi pas finie. Depuis octobre, une intense mobilisation de la société civile nigériane se met en place sur les réseaux sociaux.

Ce qu’a prouvé le mouvement #EndSARS, au delà du fait que la volonté des foules peut faire bouger des montagnes, c’est le pouvoir des réseaux sociaux en termes d’information et de sensibilisation politique. Ici, on traite d’une sensibilisation vers le haut, contre les violations des droits humains et l’inaction d’un État, dans d’autres cas on évoquera la radicalisation et la désinformation ayant lieu sur ces mêmes réseaux. Toujours est-il qu’au Nigéria, les médias sociaux ont permis la coordination des manifestations sur le terrain, le relai d’information et de preuves par les témoins, et même d’accepter des dons d’autres régions du monde pour soutenir la cause et nourrir les manifestants (à la fois en fiat et en cryptomonnaie). Pour beaucoup, ce moment d’ouverture de la parole en ligne a aussi été l’occasion de parler de l’état général de la gouvernance dans un pays où 40% de la population vit dans la pauvreté pendant que les politiciens reçoivent des millions de naira (monnaie nationale) pour leurs dépenses mensuelles.

Les réseaux comme Twitter ont démocratisé le mouvement : on peut y trouver les informations sur les lignes d’assistance d’urgence et les moyens de contourner un éventuel arrêt d’Internet par le gouvernement, pendant que les chaînes mainstream prennent des pincettes pour ne pas froisser le gouvernement.

“Tout ce mouvement est né, élevé, et récupéré en ligne. Il y avait un rappel constant qu’il n’y avait pas de leader, [ce qui] a aidé à renforcer la voix des gens et à fermer toute avenue de compromis” a déclaré Chioma Agwuegbo, responsable des communications pour Not Too Young To Run, un groupe de défense qui se consacre à amener les jeunes Nigérians aux fonctions publiques.

Dans cette frénésie médiatique et populaire, le glas de la législation a retenti. Le 5 novembre, la “Loi sur la protection contre le mensonge et la manipulation d’Internet” proposée en 2019 par Muhammad Musa, est introduite par le Sénat. Initiée avant la crise du COVID-19 et retardée par ses conséquences, cette loi vise à réglementer l’espace des médias sociaux, et criminalise la transmission de fausse informations sur internet. Par fausses informations, l’État entend : une information qui peut nuire à la santé publique, aux finances publiques, à la sécurité collective, aux relations diplomatiques du pays, influer sur une élection, ou inciter à la haine. Pour les coupables, ce sera 300 000 naira d’amende (l’équivalent de 600 euros), ou 3 ans de prison.

Les manifestants se battent désormais pour garder leur liberté d’expression sur internet, droit humain fondamental énoncé par l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Le Parti Démocratique du peuple (PDP) a déclaré que le plan du gouvernement était inconstitutionnel, anti-populaire et répressif pour les Nigérians. Il existe selon le PDP des lois applicables dans la loi nationale pour freiner les fausses informations et punir les contrevenants. Car oui, bien entendu, le mouvement populaire a amené avec lui de fausses affirmations sur les réseaux, débunkées par des organisations ou des utilisateurs. On a pu lire par exemple des affirmations selon lesquelles les Nations Unies attendaient 30 jours avant d’intervenir dans les manifestations, ou la photo d’une jeune fille frappée de chagrin accompagnée de l’histoire selon laquelle elle avait perdu trois de ses frères à cause de l’unité du SARS.

“La frénésie de censurer les médias sociaux vise ostensiblement à museler la liberté d’expression des Nigérians, en particulier les jeunes, les médias et les organisations de la société civile, et à réclamer des responsabilités et des compétences, ainsi qu’à exposer la corruption généralisée, le pillage effréné de l’argent publique, l’injustice apparente, les violations des droits de l’Homme, les violations constitutionnelles et les actions de division de l’administration au pouvoir”, a déclaré le parti d’opposition.

Le but n’est pas pour autant de laisser les passions et la désinformation reines sur les réseaux sociaux. Certains ont noté que ces événements historiques au Nigéria soulignent encore davantage le besoin pressant de régulation et d’outils mis en place par les réseaux sociaux eux-mêmes. Les entreprises devraient peut-être commencer à envisager davantage d’outils intégrés à l’application (comme Twitter, qui commence à veiller à ce que les articles soient lus avant d’être retweetés, et a fait un travail de modération notable lors de l’élection américaine de 2020), comme un outil de vérification d’image et de vidéo intégré à l’application, afin de contenir l’immédiateté et les mouvements tels que #EndSARS.

Pour ce qui est des manifestants, pour l’heure, ils s’attaquent de manière profonde à la gouvernance nigériane, et s’organisent. Au fur et à mesure que les protestations et les coalitions en ligne se formaient, cinq demandes ont été présentées au gouvernement : la libération immédiate de tous les manifestants arrêtés, la justice pour les victimes de brutalités policières et l’indemnisation de leurs familles, un organe indépendant chargé de superviser les enquêtes et les poursuites concernant tous les cas signalés d’inconduite de la police, une évaluation psychologique de tous les agents du SARS dissous, avant qu’ils ne puissent être redéployés en tant que policiers, et l’augmentation du salaire des policiers. Ces demandes n’ont toujours pas été satisfaites.