Il y a quelques jours, collaborant avec la Banque Populaire de Chine (BPC), Shenzhen a annoncé la distribution de l’équivalent d’1,5 million de dollars en yuan numérique, également baptisé DCEP pour Digital Currency Electronic Payment, DC/EP. Ce dernier, une MNBC (Monnaie Numérique de Banque Centrale) en phase d’expérimentation sur la population depuis avril 2020, est actuellement testé dans neuf villes dont Shenzhen, Guangzhou, ainsi qu’à Hong Kong, et Macao. C’est la ville de Shenzhen, justement, qui a développé l’initiative de cette loterie, laquelle est financée par le district de Luohu.

Imaginez que la Banque Centrale Européenne vous offre une “carte cadeau” numérique. Équivalente, mais non similaire à celle que l’on peut recevoir traditionnellement : l’argent que vous recevez, habituellement émis par une banque commerciale, viendrait directement d’une banque centrale, institution de l’État qui s’assure du fonctionnement du marché, entre autre.

Pensé pour promouvoir le yuan numérique et étudier les comportements de consommation des citoyens chinois, ce projet pilote a distribué lundi 12 octobre une valeur de 200 renminbi (la devise chinoise, dont l’unité de base est le yuan) en yuan numérique aux candidats. Néanmoins, quelques règles ont été imposées : pas de transfert de cet argent, seulement des dépenses. Évidemment, il n’en fallait pas moins pour booster le département marketing des entreprises chinoises. Ces dernières se sont empressées de proposer l’utilisation des MNBC comme moyen de paiement dans leurs points de vente ou service en ligne. Le tout, accompagné d’offres alléchantes dont peuvent disposer les heureux gagnants de cette loterie.

Pour la Chine, cette expérimentation quelque peu originale intervient dans le contexte de sa progression rapide en matière de monnaie numérique de banque centrale. Un rapport de la Banque des règlements internationaux, publié en janvier, a révélé que 20% des banques centrales du monde envisagent de lancer leur propre monnaie numérique au cours des six prochaines années. Bien entendu, la Chine souhaite être pionnière. En effet, la monnaie numérique de la Banque Populaire de Chine a déjà été utilisée dans des transactions pilotes pour une valeur totale de 1,1 milliard de yuans, soit 130 millions d’euros environ. D’autres tests sont encore prévus, jusqu’en 2022, année durant laquelle Pékin accueillera les Jeux olympiques d’hiver.

Le yuan numérique, en Chine, connaît des progrès encourageants et a déjà couvert plus de 6 700 scénarios de paiement, selon le vice-gouverneur de la Banque Centrale du pays, Fan Yifei. Les tests se sont parfaitement intégrés aux méthodes de paiement existantes telles que les codes QR et les scanners de reconnaissance faciale. Selon Fan Yifei, plus de 120 000 portefeuilles numériques de particuliers et d’entreprise pour le DCEP (le yuan numérique) ont été créés depuis le début des essais. Il faut concéder au pays sa vélocité et son positionnement dans le secteur de plus en plus peuplé des MNBC. La Chine est dans une phase d’expérimentations actives et de caractérisation de sa monnaie, qui devrait se trouver opérationnelle d’ici 2022.

Différente des autres banques centrales dans le design qu’elle offre à sa monnaie numérique, la BPC veut aller jusqu’au bout en adoptant une MNBC de détail, donnant aux banques commerciales un rôle crucial. Quatre grandes banques commerciales, ainsi que les principales sociétés de télécommunications du pays, ont été impliquées dans des projets pilotes tels que celui de paiements électroniques en monnaie numérique à Shenzhen. Ce que l’on sait, pour l’heure, du projet de yuan chinois, est que le pays veut rendre accessible aux citoyens cette nouvelle monnaie numérique, tout en maintenant l’intermédiaire des banques commerciales. De plus, le DCEP sera basé sur le compte plutôt que symbolisée en token, comme il avait été question encore il y a quelque temps. Le “yuan numérique”sera utilisé pour recharger les comptes bancaires, effectuer des virements bancaires, ainsi que des paiements. De quoi fournir du travail aux banques tout en concurrençant les deux géants Alipay et WeChat.

En effet, les autorités chinoises continuent d’insister sur le fait que le yuan numérique est simplement un moyen pour les autorités de lutter contre les activités criminelles telles que le blanchiment d’argent, et d’aider la BPC à contrôler la circulation de l’argent physique. Pourtant la monnaie numérique sera clairement en concurrence avec un certain nombre de systèmes de paiement numériques locaux tels que Alipay et WeChat Pay. Le marché chinois des paiements mobiles étant actuellement dominé par les deux géants, cela signifie pour la Banque Centrale une perte de contrôle des liquidités qui circule sur le territoire : les utilisateurs déposent leur argent dans ces deux sociétés, drainant par la suite l’argent du système bancaire traditionnel. Le gouverneur de la BPC, Yi Gang, déclare à ce propos que les grandes entreprises technologiques « apportent beaucoup de défis et de risques financiers ».

En tant qu’agents, les banques peuvent surveiller les comptes et s’assurer un contrôle des liquidités circulant, dont elles ont permis l’émission. Or, cette surveillance leur permet aussi de collecter des données. La mise en place du yuan numérique dans la forme voulu actuellement donnerait aux autorités une traçabilité totale de l’utilisation de la monnaie, ce que l’on appelle un « anonymat contrôlable », qui marque bien l’une des différences majeures avec les cryptomonnaies effrayant les États de par leur essor, leur attractivité et leur instabilité.

Bien des enjeux composent ainsi la création du yuan chinois, que l’Empire du Milieu se voit décidé à développer coûte que coûte, compte tenu des raisons de politique intérieure et extérieure évidentes. Cependant, et comme l’illustre ce curieux projet pilote actuellement réalisé à Shenzhen, le pays se trouve dans ses tests bien plus avancé que l’Union Européenne qui, le même jour, débutait une consultation citoyenne pour recueillir le pouls de sa population à propos des monnaies numériques.