À 18h00, heure française, lors d’une visioconférence historique avec le Congrès américain, quatre entreprises vont devoir défendre leurs activités. Autour de la table : près de 5 billions de dollars de valorisation, et deux des hommes les plus riches du monde. Malgré ces statuts qui pourraient donner le tournis, Mark Zuckerberg, Tim Cook, Sundar Pichai, et Jeff Bezos devront expliquer en quoi les géants qu’ils représentent ne sont finalement pas si puissants que ça.

C’est une des premières fois que l’ensemble des géants du numérique, ces fameux GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) se retrouveront ensemble pour évoquer leur raison d’être dans le cadre d’une affaire antitrust. Le dernier mastodonte a avoir fait l’objet d’un tel exercice ? Microsoft.

En 1994, Windows était le système d’exploitation privilégié et connaissait une expansion fulgurante. Dans le même temps, pour se connecter à Internet, il fallait utiliser un logiciel baptisé Netscape, vendu pour 49 dollars. Il était également possible d’utiliser AOL ou Prodigy, mais sous abonnement à 9,95$ par mois. Une situation plaçant la société de Bill Gates à des années-lumière d’Internet au moment le plus stratégique pour l’avenir de l’entreprise. En 1995, dans une lettre envoyée aux dirigeants de Microsoft baptisée The Internet Tidal Wave, le PDG dévoile un plan en sept points pour rattraper son retard. Dans un de ces points : la création d’un navigateur. Cette même année, Windows 95 accueille la première version d’Internet Explorer. Cependant, ce n’est qu’en 1996 que le navigateur de Microsoft est préinstallé. Une nouveauté qui va tout changer pour le marché.

Du jour au lendemain, les utilisateurs n’ont plus besoin de payer pour utiliser un logiciel afin de se rendre sur la toile. En moins d’un an, Microsoft prend 10% du marché des navigateurs. Rapidement, une rumeur naît, laissant entendre que des paramètres de Windows rendraient très difficile l’installation d’un navigateur. Il n’en aura pas fallu plus pour qu’en 1998 le département de la justice américaine (DOJ) ouvre une enquête antitrust d’un nouveau genre.

Une loi qui remonte à 1890

Les règles antitrust des États-Unis sont un regroupement de 3 actes donc le premier remonte à 1890. Elles ont pour missions de réguler les conduites d’entreprises dans le but de favoriser la compétition, au bénéfice du consommateur. Son socle est constitué par le Sherman Act (1890), le Clayton Act (1914), et le Federal Trade Commission Act (1914). Les grandes lignes couvrent la fixation des prix et le fonctionnement en cartels économiques, les fusions et acquisitions susceptibles de réduire la concurrence, et enfin les abus de position dominante.

Depuis ses prémices, et malgré un libéralisme américain très fort, la loi antitrust a déjà agi avec fracas. Sa plus ancienne mesure date de 1911 à l’encontre de la Standard Oil Company. Il avait prouvé que John Rockefeller avait usé de menaces économiques et avait bénéficié de rabais extraordinaire, lui permettant de créer un véritable monopole sur le marché pétrolier aux États-Unis. La Cour suprême a conclu qu’entre 1900 et 1904 l’entreprise avait violé le Sherman Act, et l’a ainsi divisé en une dizaine d’entreprises qu’on retrouve encore aujourd’hui : ExxonMobil, Amoco, Mobil, Chevron, SOHIO.

Il faudra attendre plusieurs décennies avant que le DOJ ne s’attaque à un nouveau dossier d’une telle ampleur. Dans les années 70, l’empire technologique américain n’en est qu’à ses balbutiements, mais une entreprise fait déjà beaucoup parler d’elle : IBM. L’entreprise dominant le marché matériel (hardware) et logiciel (software) avec des suspicions d’arrangements et de fausses annonces de produits. L’affaire va durer plus de 10 ans et sera vivement critiquée pour le coût que le pays aura dû supporter pour la mener à bien. En 1982, l’administration Reagan jettera l’éponge.
En 1998 Microsoft créera malgré elle la première affaire antitrust de l’ère d’Internet aux États-Unis, initiée par 19 États.

Microsoft : l’antitrust face au numérique

Ce qui avait été reproché à l’entreprise dirigée par Bill Gates, c’est d’avoir mis en place des mesures pour limiter l’installation de navigateurs web sur Windows. L’effet immédiat étant de rabattre les utilisateurs sur Internet Exlorer plutôt que ses concurrents. De plus, l’ampleur de Microsoft à l’époque a pour effet d’écraser la concurrence, envoyant Netscape dans les cordes. Par cette situation, bien qu’Internet Explorer soit gratuit, la position de Microsoft limite l’innovation du marché des navigateurs.

Dans un premier temps, Microsoft est condamnée à se scinder en deux. D’un côté sa division dédiée au système d’exploitation Windows. De l’autre, sa division logicielle. Finalement en 2001, cette décision de justice sera en partie annulée en cours d’appel, auprès d’un nouveau juge. Microsoft échappe à une sanction qui aurait pu considérablement changer ce qu’elle est aujourd’hui. L’entreprise accepte alors de stopper les pratiques qui lui sont reprochées. Le développement d’internet aura fait naître entre temps des alternatives gratuites à Internet Explorer, balayant celui des navigateurs payants.

Les GAFA qui vont devoir être convaincant

Pour cette première audience, les législateurs américains ont collecté des centaines d’heures d’interviews, et amassé plus d’un million de documents sur Google, Amazon, Facebook, et Apple. Chacun à leur tour, les PDG devront justifier les pratiques de leurs entreprises.

Google est probablement la société avec le plus de griefs. Moteur de recherche, système d’exploitation pour mobile, et empire de la publicité, Sundar Pichai devra défendre les activités tentaculaires de l’entreprise qu’il représente. Facebook de son côté est pointé du doigt pour son omniprésence sur le marché des réseaux sociaux, et les acquisitions de WhatsApp et Instagram seront au coeur des questions. Amazon est accusée d’abuser de sa double casquette. Elle est à la fois un revendeur, et une plateforme qui accueille d’autres revendeurs. Apple est accusée d’utiliser son App Store pour bloquer l’entrée de rivaux, mais aussi d’appliquer des politiques de prix abusives.

Chacune des entreprises a déjà publié un communiqué annonçant la couleur sur leur ligne de défense. Google évoquera les nombreux compétiteurs qu’elle doit affronter sur les secteurs où elle opère. Amazon vantera l’excellence de son business aux États-Unis et comment ce pays lui a permis de devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Facebook, déjà habituée à se justifier devant le Congrès, évoquera l’aspect patriotique de son empire face aux concurrents chinois qui grandissent. Enfin, Apple tentera un tour de passe-passe puisque visiblement l’entreprise “n’a de part de marché dominante sur aucun des marchés où nous faisons affaire”.

Les GAFA vont tous défendre leur rôle de moteur pour l’économie et l’emploi aux États-Unis. Ils sont des fleurons de la tech pour le pays et contribuent à renforcer sa puissance à l’international. Néanmoins, les grandes affaires antitrust qui sont passées devant le Congrès ont souvent débouchés des séparations de business. Facebook, Google, Amazon, et Apple pourraient-ils connaître le même rôle que la Standard Oil Company ? Seule l’issue des audiences à venir nous le dira.