Lorsque vous faites une recherche sur Google via un ordinateur, vous avez sans doute remarqué qu’un carrousel vidéo apparaît parfois dans les résultats. Ce à quoi vous n’avez peut-être pas fait attention toutefois, c’est que les vidéos mises en avant sont quasiment à chaque fois hébergées par YouTube. Comment cela est-il possible quand il existe de nombreux autres éditeurs de vidéos extrêmement populaires, à l’image de Facebook Watch ou de Twitch ? Ceci est loin d’être un simple hasard, selon une enquête édifiante réalisée par le Wall Street Journal.

Une enquête menée avec une méthodologie bien précise

Pour la mener à bien, le média américain a analysé à l’aide de bots les résultats de recherches présents dans le carrousel apparaissant sur la page principale de Google, pas ceux mis en avant dans la section « Vidéos » du moteur de recherche. Parmi ces résultats, il s’est intéressé plus particulièrement à la gestion de trois hébergeurs vidéos distincts par Google : Facebook Watch, la plateforme du réseau social lancée en 2018, le Français Dailymotion et enfin, Twitch, le service de streaming de jeux vidéo en direct racheté par Amazon en 2014. Le média a ensuite comparé l’apparition de ces plateformes dans le carrousel vidéo par rapport à YouTube.

Pour chacune de ces entreprises, le Wall Street Journal a suivi une méthodologie bien précise afin que les résultats soient les plus pertinents possibles :

  • Facebook Watch : les vidéos choisies pour les comparaisons appartiennent à des chaînes très populaires qui postent également leurs vidéos sur YouTube et dont la page Facebook possède plus d’abonnés que la chaîne YouTube. Ces vidéos ont plus d’1 million de vues sur Facebook Watch et sont quasiment identiques à celles postées sur YouTube.
  • Dailymotion : les vidéos sélectionnées ont plus de 150 000 vues sur le site et appartiennent à des chaînes anglophones populaires qui postent aussi bien sur YouTube que sur Dailymotion.
  • Twitch : Les vidéos appartiennent à certains des streamers les plus populaires de la plateforme qui ont été actifs le mois précédent les tests. Le média précise que durant son enquête, il a dû préciser le jeu joué par le streamer en plus de son nom sur Google pour obtenir un résultat probant, le nom uniquement n’étant pas assez spécifique pour le moteur de recherche.

YouTube ressort premier quasiment tout le temps, peu importe les performances de ses concurrents

Les comparaisons entre ces plateformes et YouTube sont incroyablement parlantes quant à la manière de faire de Google, en voici quelques exemples.

Les tests visant à étudier l’apparition des vidéos de Facebook Watch dans le carrousel se sont notamment portés sur du contenu mis en ligne par le média BuzzFeed, en particulier sa rubrique Tasty qui publie des recettes sur Facebook. Le Wall Street Journal a ainsi identifié les 28 plus récentes, postées aussi bien sur Facebook Watch que sur YouTube, ayant obtenu plus d’1 million de vues sur le premier.

Mis à part dans un seul cas, la version YouTube est apparue à chaque fois en premier sur le carrousel Google. Pourtant, les vidéos de Facebook Watch ont mieux performé : dans l’ensemble, elles ont 9,7 fois plus de vues que sur YouTube et 4,2 fois plus de commentaires.

Un carrousel vidéo sur le moteur de recherche Google, où des vidéos de YouTube apparaissent.

Le carrousel vidéo qui apparaît lorsque l’on recherche « Tasty » sur Google © Capture d’écran / Siècle Digital

Le constat est également frappant avec Dailymotion. Prenons l’exemple des vidéos mises en ligne par le média spécialisé en pop culture Den of Geek. Celui-ci a en effet, à une période, choisi l’hébergeur français plutôt que YouTube pour les avantages qu’il offrait au niveau publicitaire. Les bots du Wall Street Journal ont repéré les 26 vidéos du média les plus récentes ayant été publiées sur Dailymotion et YouTube.

Un carrousel est apparu 21 fois dans le moteur de recherche, et la première place était accordée à une vidéo YouTube deux fois sur trois. Ces dernières occupaient par ailleurs 52% des places dans les carrousels, alors que le contenu Dailymotion avait en moyenne 1 100 fois plus de vues.

Enfin, l’exemple de Twitch va dans le même sens, le Wall Street Journal qualifiant les performances des vidéos de la plateforme dans le carrousel Google d’« extrêmes ». Lorsque les sept streamers les plus populaires de Twitch ont été recherchés dans Google Search, un contenu Twitch est apparu dans le carrousel une seule fois sur sept. Sur l’intégralité des 69 places dans le carrousel vidéo, seulement quatre vidéos Twitch étaient affichées.

Une infographie montrant la place de YouTube par rapport à ses rivaux dans les carrousel vidéo du moteur de recherche Google.

Comme le montre cette infographie, YouTube est toujours plus mis en avant que ses concurrents © Wall Street Journal

Google affirme pourtant le contraire

Il est évident que Google met en avant sa propre plateforme au détriment de ses concurrents. On pourrait trouver cela normal, mais le géant du Web affirme tout le contraire. Contactée par le Wall Street Journal, une porte-parole de Google nommée Lara Levin a ainsi déclaré : « Nos systèmes utilisent un certain nombre de signaux provenant du web pour comprendre les résultats que les gens trouvent les plus pertinents et utiles pour une requête donnée ». Autrement dit, aucune préférence n’est accordée à YouTube…

D’autres sources vont directement à l’encontre de ces déclarations en affirmant que les ingénieurs de la firme de Mountain View ajustent les algorithmes afin de promouvoir YouTube, et cela dans un but bien précis :

« Ces dernières années, les dirigeants de Google ont décidé de donner la priorité à YouTube sur la première page des résultats de recherche, en partie pour augmenter le trafic vers YouTube plutôt que vers les concurrents, et aussi pour donner à YouTube plus de poids dans les accords commerciaux avec les fournisseurs de contenu qui cherchent du trafic pour leurs vidéos ».

Cette pratique déloyale est largement défavorable aux rivaux de YouTube, qui a généré 15 milliards de dollars en 2019. Comme l’explique Guillaume Clément, directeur des opérations chez Dailymotion : « Cela soulève des questions sur la capacité des plateformes vidéo concurrentes à croître et à se développer, face à la surévaluation de YouTube par Google, de loin le moteur de recherche le plus utilisé au monde ».

La justice risque de s’en mêler…

Ce n’est pas la première fois que Google est pointée du doigt pour ce type de pratiques. À la fin des années 2000, les résultats du moteur de recherche concernant des vols, des restaurants ou des listes de produits mettaient en avant ses propres publicités. Une enquête menée par la Federal Trade Commission (FTC) à ce sujet avait toutefois été abandonnée en 2013 car Google avait promis de changer certaines de ses pratiques.

Il n’est toutefois pas sûr que la firme de Mountain View puisse échapper à la justice encore longtemps. Une enquête antitrust a en effet été lancée contre l’entreprise et elle pourrait aboutir à des poursuites très prochainement par le ministère de la Justice américain. Cette dernière s’intéresse tout particulièrement à la publicité et à l’activité de recherche de Google… On ignore encore si les pratiques de la firme concernant ses carrousels vidéos seront évoquées lors de l’audience mais peut-être que, cette fois-ci, elle a de quoi frémir.