Malgré un ralentissement relatif de la croissance du nombre de jeunes utilisateurs (- de 25 ans) sur Facebook, l’intérêt des jeunes générations pour les réseaux sociaux semble intact. 90,4 % de la génération Y serait inscrite sur au moins un réseau social, selon les chiffres fournis par Emarketer. Des chiffres peu ou prou équivalents chez la génération Z. Snapchat et Instagram rassemblent a minima 60 % de la tranche d’âge des moins de 34 ans. Instagram est utilisé par 66 % des moins de 13 ans. D’autres acteurs plus récents sur le marché, comme la jeune start-up Yubo, rencontrent aussi un grand succès auprès de la jeune génération : plus de 25 millions d’inscrits dans le monde, dont 1 million en France. La part considérable de jeune public pose pour chacun de ces acteurs un défi de taille : garantir la meilleure expérience utilisateur pour continuer à croître, tout en assurant la plus forte sécurité possible.

Face aux risques avérés, les réseaux sociaux se réinventent…

Les risques associés à la fréquentation assidue des réseaux sociaux sont désormais bien documentés. Les conclusions d’une des études les plus fouillées à ce jour, publiée dans la revue JAMA psychiatrie et menée auprès de 6 500 jeunes âgés de 12 à 15 ans, montrent qu’une consommation de plus de trois heures quotidiennes pourrait faire advenir des sentiments de mal-être, d’insatisfaction, de culpabilité. Si elles peuvent exister, les formes les plus extrêmes, comme l’apparition de dépressions, demeurent bien heureusement très marginales. D’autres menaces potentielles existent aussi, allant de l’arnaque en ligne à la proximité virtuelle avec des prédateurs sexuels, ou encore au regret, une fois plus âgé, des contenus publiés et laissés ad vitam sur internet.

Ces risques sont aujourd’hui bien ancrés dans la stratégie de développement des plateformes, au point qu’ils guident en partie leur évolution. Une étude datée de 2016 et publiée dans la revue Psychological Science s’est intéressée à l’influence des pairs sur les réponses neuronales et comportementales aux médias sociaux. Au cœur de ces recherches, l’influence du « like » — ou au choix du retweet, du partage… – sur certaines régions neuronales. Les résultats ont mis en évidence que le cerveau des adolescents activait les régions relatives au traitement des récompenses, à la cognition sociale ou encore à l’imitation quand ils étaient exposés à des photos avec beaucoup de likes, que celles-ci affichent des comportements à risque ou non. En bref, le nombre de likes conditionne ce qui est « cool » ou ce qu’il faut faire pour l’être, parfois au mépris de ce que l’on est authentiquement.

Pour proposer une expérience moins aliénante à sa communauté, l’application française Yubo a pris une décision pour le moins radicale : interdire tout système de like sur sa plateforme et plus largement, tout ce qui pourrait relever d’un quelconque système de validation sociale. Et ce, depuis son lancement en 2015. Une manière de ne plus hiérarchiser les internautes par des systèmes de valeur que le fondateur, Sacha Lazimi, considère artificiels. Une décision très en vogue depuis quelque temps. Instagram, au dernier trimestre 2019, a annoncé renoncer à afficher le nombre de likes sur une photographie, rompant ainsi avec le cœur de son modèle. Cette décision, pour le moment limitée aux États-Unis, devrait bientôt toucher la France . A travers ce choix, les plateformes sociales expriment une certaine capacité de rupture ou d’innovation qui répond, une fois n’est pas coutume, plutôt à une question d’intérêt public qu’à une problématique commerciale.

… responsabilisent leurs utilisateurs,

Les réseaux sociaux demeurent une somme de pratiques individuelles, parfois malveillantes, hélas. Pour les limiter, les plateformes se sont engagées dans la lourde tâche de la responsabilisation de leurs utilisateurs. De ce point de vue, l’optique prise par Yubo est intéressante. Le développement d’outils algorithmiques permet la reconnaissance immédiate des utilisateurs dénudés — ou en voie de l’être. Une injonction au respect des bonnes pratiques est envoyée automatiquement avant, en cas de récidive, d’envisager une suspension ou une suppression du compte. Une démarche non punitive pour les adolescents — qui constituent l’immense majorité des utilisateurs —, mais à vocation éducative. Chez Jodel, une application spécialisée dans la création de communautés localement ultraciblées, les utilisateurs eux-mêmes sont choisis pour devenir modérateurs.

Une responsabilisation qui doit se doubler d’une sensibilisation et d’une éducation directement portées par les pouvoirs publics. C’est d’ailleurs le sens de la Charte d’engagement signée par le gouvernement, les entreprises du numérique et certaines associations en vue de sensibiliser les jeunes aux risques de la diffusion numérique de la pornographique. Un plan de bataille qui mériterait d’être généralisé et élargi à l’enseignement des bonnes pratiques sur les réseaux sociaux. Le phénomène de la facilité d’accès des mineurs aux contenus pornographiques en ligne est un débat de longue date mais qui a pris une ampleur nouvelle depuis quelques mois. Les réseaux sociaux n’ont, évidemment, pas échappé aux critiques. Instagram a d’ailleurs récemment supprimé, d’urgence, 200 000 profils jugés pornographiques (parfois au grand dam de certains utilisateurs, qui se sont senti abusivement visés).

… mais ne garantiront jamais le risque zéro

Il semble néanmoins, comme le souligne le politologue Fabrice Epelboin, qu’aucune plateforme ne puisse se targuer de garantir un risque zéro à ses utilisateurs. En effet, même les mastodontes comme Facebook ou Twitter, dont les budgets sont colossaux, sont dans l’incapacité manifeste de supprimer certains contenus problématiques. Les algorithmes, aussi poussés soient-ils, ne sont pas encore infaillibles et doivent s’accompagner de très lourdes ressources de modération humaine, qui peuvent représenter un coût considérable, en particulier pour les jeunes plateformes.

Pour autant, le travail continu d’amélioration des performances techniques en matière de sécurité comme la responsabilisation croissante des internautes peuvent contribuer à réduire l’exposition aux contenus « à risque », à défaut de transformer l’ensemble des utilisateurs en acteurs bienveillants. Il semble d’ailleurs que ce soit la seule voie possible pour ces acteurs s’ils veulent continuer à voir le nombre d’utilisateurs croitre en évitant un comportement plus restrictif sur l’inscription à leur plateforme (par vérification de l’identité des internautes, par exemple).