Le nez toujours dans le guidon, et rarement dans l’anticipation, nos sociétés s’épuisent à répéter l’histoire à coups de crises. Aujourd’hui, mal préparée, l’humanité a un genou à terre avec une économie paralysée par un ennemi invisible. Contrainte et forcée de réinventer son rapport au vivant, elle se remet en question pour évoluer vers une culture de société soutenable. Si la route n’est pas tracée, les voies à emprunter, elles sont déjà connues.

Il n’est jamais trop tard pour changer. Depuis plusieurs décennies, nos sociétés avancent de crises en crises espérant, à chaque fois, que ce soit la dernière. Et pourtant… Le burn out a sonné, il y a 20 ans, la crise du désengagement en entreprise. La montée des extrêmes dans le monde a révélé une crise démocratique profonde. Le krach de 2008 a laissé la porte ouverte au suivant qui, au vu de l’actualité, pourrait arriver dans les mois qui viennent. Plus récemment, la vague de contestation populaire des gilets jaunes, suivie immédiatement par la plus longue période de grève de l’histoire de France, révèle une incontestable crise sociale. Enfin, les phénomènes récents liés au réchauffement de la planète qui perturbent et dégradent les écosystèmes marquent une crise climatique quasi irréversible. Aujourd’hui, comme l’avait pressenti Bill Gates en 2015, ce n’est ni une guerre nucléaire, ni une nouvelle crise systémique qui met à mal l’humanité, mais un virus. Touchée de plein fouet, nos sociétés contraignent l’économie mondiale à revoir sa copie et à se réorienter progressivement vers l’environnement, la santé et le bien-être. Si cela ne se fera pas du jour au lendemain, un grand nombre de verrous vont exploser entraînant l’apparition de mesures exceptionnelles et l’amplification de la mobilisation et des prises de conscience. De nouvelles perspectives vont voir le jour.

Prévenir plus pour guérir moins

Si, à très court terme, renforcer nos capacités de résilience, avec une meilleure préparation à la gestion de crise, et prendre en compte de nouveaux courants, comme la relocalisation ou le renforcement de la régulation, sont une priorité, faire évoluer nos modèles en profondeur sonne à présent comme une évidence. Un grand nombre d’acteurs économiques a déjà pris la mesure des enjeux liés à un véritable déséquilibre mondial et entrepris des démarches de transformations. D’autres, face à la situation actuelle, déclenchent leurs premières actions. Une troisième catégorie, ancrée dans le déni, ira droit dans le mur. Pour Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, « C’est le moment de se poser des questions opérationnelles fondamentales sur votre entreprise, son destin, ce que vous voulez en faire, comment vous voulez profiter du rebond« . Sachant que la crise sanitaire sera suivie d’une crise économique et probablement financière, il est d’autant plus urgent de prendre ce recul nécessaire à la résilience de notre système. La vision et la stratégie des mois et des années qui suivront doivent être mûrement réfléchies dans cette période pour y voir clair lors du redémarrage durant lequel chacune et chacun repartira la tête dans le guidon.

Quand développement durable rime avec survie

Si nos sociétés ont les moyens opérationnels et financiers de rebondir, n’attendons pas d’être mis KO par une prochaine crise, plus brutale et radicale que celle que nous traversons actuellement. Aujourd’hui, l’incertitude générée par la pandémie de coronavirus inquiète autant qu’elle provoque, de par son universalité, de la solidarité, de la créativité et une certaine adrénaline poussant à innover et à se réinventer. Prenons donc part, ensemble, et dès à présent, à la mutation déjà amorcée des modèles économiques pour changer réellement la donne et s’adapter aux nouveaux paradigmes : ancrage local, inclusion, développement durable, régénération des écosystèmes, économie circulaire, diversité, soutenabilité, biomimétisme, permaculture, protection des données personnelles, engagement et gouvernance au sein des organisations, mobilité, intelligence collective et culture d’open innovation, qualité des liens sociaux, éthique, coopétition, etc. Il est temps désormais de mettre l’humain ET l’environnement une fois pour toute au centre de l’économie, de l’entreprise, du travail et de nos enjeux de société. Et il ne s’agit pas ici uniquement de philanthropie mais avant tout de survie. Il faut s’interroger sur l’ensemble de la chaîne de valeur : quels sont les impacts sur les externalités ? La question du pourquoi vient désormais se poser plus fermement. Accélération technologique et économique : pour faire quoi ? Dans quel but ? Au service de quoi ? Et enfin, à quel prix ?

Innovation technologique et croissance économique : pour quoi ?

A l’issue de la révolution industrielle ces questions étaient moins prégnantes car nos sociétés partaient de loin en matière de progrès. Mais, à présent, cette accélération est arrivée à un tournant et le prix environnemental à payer pour en soutenir le rythme provoque un rapport risques / bénéfices de moins en moins favorable. Quant au développement de l’économie mondiale et des technologies, s’il a contribué à pacifier le monde, allonger la durée et la qualité de vie moyenne, renforcer les régimes démocratiques et réduire la pauvreté, il commence à inverser toutes ces courbes… Nous entrons progressivement dans une nouvelle ère. Les transformations évoquées plus haut sont désormais inéluctables, même si elles l’étaient depuis de nombreuses années. La crise provoquée par le Covid-19 vient donc focaliser notre attention sur l’avenir. Ici, pas de voie toute tracée. Il va falloir expérimenter. Et pour cela, la diversité, l’agilité, la collaboration seront des ressorts essentiels tout comme la bienveillance et la tolérance face à l’échec. Les solutions émergeront naturellement après avoir testé toutes les combinaisons envisageables et favorisé l’émergence de celles qui fonctionnent le mieux. A nous de créer les conditions favorables à leur expérimentation. Cela passera par l’éducation et la formation pour développer de nouvelles compétences mais aussi par l’amélioration des systèmes de gouvernance. Pour ce faire, un cadre réglementaire favorable sera nécessaire ainsi qu’un recours à toutes les formes d’intelligence (émotionnelle, économique, collective mais aussi artificielle) pour appréhender le monde dans sa complexité, de manière moins monolithique ou binaire.

La création de valeur partagée comme modèle socio-économique

Selon l’économiste Michael Porter, sommité en matière de stratégie concurrentielle et directeur de l’Institut pour la stratégie et la compétitivité à la Harvard Business School, la valeur partagée consiste, pour les entreprises, « à créer de la valeur économique d’une manière qui profite aussi à la société en répondant à ses besoins et ses défis« . Cette définition apparaît dans l’article référence de Porter et Kramer paru dans la Harvard Business Review en 2011. Cinq éléments clés favorisent la création de cette valeur partagée : un objectif sociétal, un besoin défini, des mesures de suivi, une structure d’innovation optimale et la cocréation.
Mais surtout, toujours selon l’économiste américain, associer progrès social et environnemental avec Économie a le pouvoir de déclencher la prochaine vague de croissance mondiale. L’ajout de cette nouvelle dimension nécessite d’avoir recours à des compétences transverses et pluridisciplinaires au sein des entreprises, de créer des écosystèmes inclusifs et des partenariats multisectoriels, de favoriser les écosystèmes locaux et de généraliser des indicateurs extra-financiers pour piloter les organisations et mesurer leur performance globale.

Pour y parvenir, inspirons-nous des initiatives existantes, nourrissons-nous de retours d’expérience, identifions les projets, les acteurs et les écosystèmes avec lesquels se mettre en réseau pour transformer progressivement nos modèles. In fine, il s’agit de passer d’une politique RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) accessoire à une RSE intégrée au coeur des chaînes de valeurs afin d’atteindre les 17 Objectifs de Développement Durable énoncés par l’ONU d’ici 2030.