Quel paradoxe ! Voilà que la révélation à visage découvert d’une vidéo intime d’un candidat à une élection municipale conduit certains à défendre dans un même élan la protection de la vie privée et l’interdiction de l’anonymat sur les réseaux sociaux. Qu’il s’agisse d’un grand ténor du barreau, d’éditorialistes indignés ou encore de hauts responsables politiques, aucun n’a-t-il vu la contradiction flagrante qu’il y a à prétendre défendre la liberté en appelant à la restreindre ?

Avec plusieurs dizaines de millions d’utilisateurs rien qu’en France, les réseaux sociaux sont placés qu’on le veuille ou non au centre de la vie sociale moderne. C’est par eux, et non plus seulement à la lumière feutrée des appartements et des bars, que s’échangent les idées et que se créent les rencontres. Les réseaux sociaux font et sont la société. Ils permettent à chacun de découvrir et de lire tout ce qui restait autrefois entre quatre murs, dans toute la diversité, la richesse, l’humour, la simplicité, l’intelligence mais parfois aussi l’indécence et l’inacceptabilité des propos.

Dans ce cadre, obliger à décliner son identité avant de parler est vu comme un moyen efficace de s’assurer qu’il n’y ait pas d’abus. Contrairement à ce que l’on imagine au premier abord, la plus incapacitante des censures n’est pas celle imposée par l’Etat ou par la justice. Elle est d’abord celle que l’on s’inflige à soi-même pour préserver le nécessaire espace de confort social dans lequel le jugement de l’autre nous est supportable. Interdire que l’on puisse s’exprimer sans être à visage découvert, c’est imposer une forme d’auto-censure généralisée. C’est inciter à ce que chacun pèse le risque d’exprimer ses opinions à l’aune d’une bienséante normalité, y compris lorsque l’on veut s’exprimer en toute légalité. Il n’y a rien de plus mortifère pour la démocratie.

Car oui, il faut l’affirmer, le droit à l’anonymat est une condition nécessaire à la liberté d’expression ! Sans la possibilité d’être anonyme, l’adolescent homosexuel ne pourrait pas librement évoquer ses craintes auprès de tiers compréhensifs et bienveillants, qui l’aideront à trouver la force de vaincre les tabous familiaux. Le cancéreux en rémission qui parle de son combat contre la maladie craindrait sans doute qu’un futur employeur ne découvre les raisons du trou dans son CV et préfère un candidat qui ne présentera pas de risque de rechute. La policière ne se sentirait pas libre de raconter ses anecdotes de vie si elle devait les exposer auprès de ses gardés à vue. L’ouvrier entouré par ses pairs et par son patron ne s’autoriserait pas à défendre les idées politiques auxquelles il croit mais qui déplairaient aux uns ou à l’autre. Il y a presque autant de bonnes raisons de vouloir exprimer une idée sous pseudonyme qu’il existe d’individus.

Bien sûr, l’anonymat ne doit jamais servir de totem d’immunité à ceux qui expriment sur les réseaux sociaux ou ailleurs les propos les plus détestables, contraires à la loi et à l’ordre public. Défendre la liberté d’expression et le droit à l’anonymat lorsqu’il en est la condition, ce n’est pas accepter les abus qui doivent être condamnés sans relâche. C’est pour cela que dès qu’Internet s’est installé dans les foyers et a permis à chacun de saisir le clavier pour s’exprimer sans filtre, le législateur a exigé des professionnels qui hébergent ces propos de conserver toutes les données utiles à identifier les contrevenants.

La précieuse loi pour la confiance dans l’économie numérique (LCEN) de 2004 organise ainsi parfaitement les choses pour que les enquêtes de police puissent être menées et aboutir aux condamnations de ceux qui abusent du droit à l’anonymat et à la liberté d’expression. Il ne faut pas hésiter à porter plainte. Chaque semaine des jugements sont rendus qui démontrent que l’anonymat de façade n’est en réalité qu’un pseudonymat, qui peut être utilement levé lorsque c’est nécessaire et approprié, sous le contrôle d’un juge qui le vérifie.

A cet égard il nous faut marteler et défendre l’importance cruciale de la LCEN qui, si elle peut toujours être améliorée, ne doit être modifiée qu’avec une main des plus tremblantes, tant elle fonde un délicat équilibre entre les droits et les libertés de chacun. Obliger les plateformes à diffuser l’identité de tous ceux qui s’y expriment serait un grave recul pour la démocratie.