La nouvelle affaire espionnage du siècle (dernier) ? Le Washington Post, la télévision allemande ZDF, ont révélé le 11 février que la CIA et le BND, les services allemands, ont discrètement acheté dans les années 70 une entreprise, Crypto AG, revendu tout aussi discrètement en 2018. Cette société a fourni près de 120 pays en matériel de chiffrement entre 1950 et les années 2000.

Un espionnage qui a duré près d’un demi-siècle

Pour la CIA, c’est « le coup du siècle » selon un rapport daté de 2004. C’est ce rapport associé à un autre document de 2008 du BND, les services secrets ouest-allemands puis allemands, qui a permis de raconter comment les États-Unis, bien avant Snowden, et déjà grâce à la NSA, a eu accès à des échanges de responsables de pays du monde entier pendant près d’un demi-siècle.

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Tout débute durant la Seconde Guerre mondiale. Boris Hagelin, un russe émigré en Suède puis en Suisse commence à prospérer après avoir vendu des engins de chiffrement à l’armée américaine. Cette expérience va permettre à sa société d’écouler ses produits aux pays du monde.

La NSA est inquiète dans les années 50 de ne pas parvenir à déchiffrer les messages de ses ennemis, la guerre froide a commencé. La CIA va donc retourner voir cette vieille connaissance suisse. Elle lui propose des financements en 1960 pour se vendre dans le monde. En 1967 une nouvelle étape est franchie, la NSA va directement construire les machines vendues par Crypto AG.

Les Américains ne sont pas les seuls à avoir remarqué cette société numéro un mondiale du chiffrement. Les services secrets français et ouest-allemand vont tenter de l’aborder en 1967. Avertit, la CIA décide, en 1970, de racheter pour 5,75 millions de dollars, toujours dans la discrétion, Crypto AG, avec le soutien des services allemands.

Les services de renseignements font en sorte de pouvoir déchiffrer en quelques secondes les messages envoyés grâce aux machines de Crypto AG. Vu le succès de l’entreprise, ce sont 120 pays qui pourront être espionnés, dont un bon nombre de pays amis, membres de l’OTAN. Durant certaines périodes, plus de 40% des câbles diplomatiques mondiaux seront captés par la CIA et ses associés allemands.

Carte des pays clients de Crypto AG

Crédit : Washington Post

Parmi les réussites de cette opération, successivement nommée Thesaurus puis Rubicon, quelques pépites : grâce au service de Crypto pour le Vatican les États-Unis découvrent la localisation du dictateur panaméen Manuel Noriega en 1989, mais aussi la responsabilité de la Libye dans un attentat à Berlin en 1986, ils renseignent également les britanniques lors de la guerre des Malouines contre l’Argentine en 1982…

Le gros défaut de cet incroyable filon d’informations est visible sur la carte réalisée par le Washington Post : le bloc communiste, l’ennemi de la guerre froide, n’utilise pas Crypto. Inévitablement, avec les indiscrétions de fonctionnaires américains ou autres, des soupçons sont nés contre l’entreprise, mais son réel propriétaire n’a, semble-t-il, jamais été démasqué.

Les pays touchés payaient pour être espionnés

Pour la CIA et le BND, qui s’est progressivement retiré à partir de la fin 70, l’opération est plus que bénéfique : en plus des renseignements fournis, Crypto AG est une entreprise à succès, avec des millions de dollars de bénéfices discrets pour les deux agences pouvant ainsi financer d’autres opérations.

Selon le rapport de la CIA datant de 2004, « Les gouvernements étrangers payaient beaucoup d’argent aux États-Unis et à l’Allemagne de l’Ouest pour avoir le privilège de faire lire leurs communications les plus secrètes par au moins deux (et peut-être même cinq ou six) pays étrangers ».

Le numérique et ses capacités de chiffrage ont peu à peu fait perdre de son influence à Crypto AG. Aujourd’hui, seule une douzaine de pays utilisent encore ses produits. Selon le Washington Post, l’entreprise a été revendue en 2018 à une société suédoise, Crypto International. Son PDG a affirmé tout ignorer de cette histoire, y compris que c’est la CIA qui lui a vendu l’entreprise.

Cet épisode qui fleure bon la guerre froide à l’avantage de démontrer que la surveillance de masse fait de longue date partie intégrante de la stratégie américaine. Une raison supplémentaire de ne pas être naïf quand les États-Unis annoncent la fin du programme dénoncé par Snowden, cette pratique va perdurer.

Édit 13/02 : Changement des termes cryptages par chiffrement, plus adapté.