En vertu de la nouvelle loi anti-fake news à Singapour, un homme politique a été forcé de corriger un post Facebook posté une douzaine de jours plus tôt. Il s’agit de la première intervention du bureau de la POFMA, du nom de cette loi contre les fausses informations en ligne entrée en vigueur en octobre dans la cité-État.

L’histoire retiendra que le premier post censuré parlait de… Salt Bae, ce boucher devenu célèbre pour ses vidéos sur les réseaux. Le message incriminé apparaît sur le Facebook de Brad Bowyer, un membre du parti d’opposition.

Dans ce message posté le 13 novembre, Bowyer critique les investissements de deux fonds souverains singapouriens, Temasek et GIC. Temasek a notamment investi dans Nusr-Et, la chaîne de steakhouse de Salt Bae, qui connaît aujourd’hui des difficultés financières.

Suite à la requête de POFMA, Brad Bowyer a amendé son statut Facebook en y ajoutant la mention « ce message contient des fausses affirmations. Pour les faits corrects, cliquez ici ». Le lien renvoie vers le site du gouvernement singapourien qui a effectué un fact-cheking très précis des allégations contenues dans le post.

Le bureau de POFMA répond en 15 points au message de Brad Bowyer. Principal fait contesté : le gouvernement ne contrôlerait pas les décisions d’investissement de Temasek et GIC. POFMA pinaille également sur quelques détails. Par exemple, Temasek n’aurait pas investi dans la chaîne de restaurant de Salt Bae… mais dans l’entreprise qui possède la chaîne de restaurant de Salt Bae.

Toutes les corrections ne portent pas sur des faits précis. Ainsi le point 15 reproche à Brad Bowyer d’avoir fait une « déclaration à l’emporte-pièce sans l’étayer de faits » alors qu’il avait critiqué un investissement en Inde. On rentre ici dans la zone grise du fact-checking où ce ne sont plus les faits mais l’interprétation des faits qui est soumise à vérification.

Fact-checking du fact-checking gouvernemental

Dans un autre statut Facebook, Brad Bowyer assure qu’il ne voit aucun problème à ce que le gouvernement lui impose cette correction: « J’estime qu’il est juste d’avoir les deux points de vue et des clarifications et des corrections lorsque cela est nécessaire. » Bowyer a ensuite publié ses réponses précises à la notice gouvernementale. Qui fact-checkera ce fact-checking du fact-checking ?

Bowyer a tenté de tirer une leçon positive de cet incident : « Je pense que nous devrions tous faire de notre mieux pour commenter de manière factuelle et responsable, mais lorsque des questions légitimes se posent, le simple fait d’affirmer que quelque chose est faux ou de donner des informations non pertinentes ne répond pas au problème ».

Une loi « orwélienne »?

La loi anti-fake news de Singapour avait été vivement critiquée à l’international lors de son vote en mai dernier. Très floue dans sa rédaction, elle s’inscrit dans un contexte autoritaire : Singapour apparaît 151e sur 180 au classement pour la liberté de la presse de Reporters sans frontières.

« Il ne revient pas au gouvernement de déterminer arbitrairement ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas », estimait Daniel Bastard, directeur du bureau Asie-Pacifique de Reporters sans frontières. « En l’état, cette loi orwélienne instaure rien moins qu’une sorte de ‘ministère de la Vérité’ qui a toute latitude pour faire taire les voix indépendantes et imposer les discours du parti au pouvoir. »

Selon la loi, « une déclaration est considérée comme fausse lorsqu’elle est fausse ou trompeuse ». Cette pure tautologie donne toute latitude au bureau de POFMA pour censurer tout message posté sur Internet allant contre « l’intérêt public », notion très floue. Les sanctions prévues contre ceux qui refuseraient d’appliquer les directives de POFMA sont très dissuasives : jusqu’à un an de prison et 13 000 euros pour un individu, et 330 000 euros pour un site.