Les technologies numériques sont un des secteurs industriels les plus polluants de la planète (source Groupe CNRS EoInfo 2012). Florence Rohdain, docteur en systèmes d’information et Maître de conférences HDR à l’École polytechnique universitaire de Montpellier dévoile assez vite, la réponse à la question posée dans le sous-titre de son pamphlet intitulé La Nouvelle Religion du Numérique, le numérique est-il écologique ?, publié aux Éditions EMS, 2019.

S’appuyant sur ses travaux ainsi que sur ceux d’autres chercheurs, l’auteure a articulé son ouvrage en deux grandes parties. La première fait le lien entre numérique et écologie avec un traitement de différents grandes thématiques (mythe du 0 déplacement, Co2, Novlangue numérique, zéro papier, consommation électrique…). La seconde se concentre sur l’idéologie qui accompagne le développement numérique, pensée magique qui se rapprocherait d’une nouvelle religion.

Je vais ici me concentrer sur la première partie de l’ouvrage, celle qui traite de la question de l’écologie et du numérique. Si la seconde permet de problématiser et contextualiser la première et que c’est précisément la porte d’entrée qui vous intéressait , je ne peux que vous inviter à vous plonger dans l’essai de l’auteure. Pour garder une fluidité dans la lecture, je ne mentionnerai pas l’ensemble des sources sur lesquelles Florence Rodhain s’appuie pour développer son argumentaire.

Les technologies numériques, premier poste de consommation électrique des ménages

En 2008, une étude financée par EDF, l’ADEME et l’Union européenne dévoile que l’informatique et l’audiovisuel sont le premier poste de consommation électrique des ménages. Les TIC représentaient alors 30% de l’électricité.

Si les technologies de l’information et de la communication ont été optimisées (baisse de la consommation en mode veille, ordinateurs portables plutôt que postes fixes, etc), les foyers sont de plus en plus équipés en matériels énergivores. Ainsi, en 2017, un ménage français possède en moyenne 5,5 écrans pour consommer de la vidéo.

Pollution du Hardware, du bureau à l’estomac

Le taux de récupération des déchets issus du matériel informatique est de 20%. Le reste ? Incinéré, recouvert sans prétraitement où prend la route des pays en développement. Dans ces décharges, l’eau de pluie entraîne les produits toxiques dans les sols. Cours d’eau et nappes phréatiques sont ainsi contaminés à l’exemple de la rivière Lianjiang en Chine. Cette eau polluée par les produits toxiques contenus dans les déchets électroniques se retrouve dans les sols où poussent fruits et légume à la fois proche des cours d’eau pollués, mais également ceux qui sont éloignés via l’eau de pluie.

Novlangue Numérique

Le numérique est souvent présenté comme immatériel. Or, l’ordinateur portable est lui bien concret avec ses matériaux : plastique, métaux rares et une fin de vie qui le voit souvent trôner dans une décharge. Florence Rodhain reprend le Newspeak de 1984, le roman de George Orwell où la nouvelle langue restreint la pensée en éliminant les nuances et les concepts, en supprimant des mots ou en modifiant le sens originel. Le ministère de la paix est ainsi celui qui est chargé de la guerre.

Dématérialisation et pollution

Avec la dématérialisation, l’idée c’est que nous sortirions de la matière. Le fichier PDF qui remplacerait le papier, qui serait sans matière et pourtant présent partout n’est pourtant pas vaporeux. La matière est juste multiple : écrans, puces, serveurs, câbles, clés usb, disque dur externe… et oblige l’utilisateur à consommer de l’électricité pour sa consultation.

Le cloud pollue

Le numérique dématérialise. Le cloud est pourtant beaucoup plus matériel que le laisse supposer l’image de non-matérialité induite par le mot. En effet, au-delà des matériaux des terminaux qui nous servent à accéder aux données et de leurs composants multiples, si celles-ci ne sont plus nichés dans nos ordinateurs, elles sont bien stockées dans des data centers. Ces hangars hébergent des serveurs fonctionnant 24/24h. Au-delà du hardware déjà évoqué, les besoins en énergie sont importants. Ainsi, “les besoins en électricité de certaines fermes sont aussi élevés que les besoins de 250 000 foyers européens, soit la taille de la ville de Nantes”. Selon un rapport de Greenpeace intitulé Votre Cloud est-il Net ?, “ de nombreuses entreprises high-tech d’ordinaire à la pointe du progrès, ont décidé d’alimenter leurs data centers dernier cri avec des énergies d’un autre âge, provenant d’installations parmi les plus polluantes de la planète”. Apple serait classé en tête pour la consommation d’énergie sale avec seulement 15,3% d’énergie propre tandis que Yahoo (56,4%) et Dell (56,3%) seraient les plus gros consommateurs d’énergie propre.

Mythe du “zéro déplacement” et écologie : la technologie ne remplace pas le déplacement de personnes

Alors que l’invention du téléphone laissait présager la fin des déplacements, les premiers mots d’Alexander Graham Bell, son inventeur, auraient été : “Monsieur Watson, venez tout de suite, j’ai besoin de vous !”. Comme le précise Florence Rodhain, “toutes les données agrégées disponibles montrent que les déplacements augmentent au même rythme que les télécommunications”.

L’auteure pointe 4 raisons principales qui corrèlent augmentation des technologies de l’information et de la communication et accroissement des transports.

  • La première est l’effet neutre : il se produit quand une TIC ne remplace ni un voyage ni n’en provoque un supplémentaire. Sans les TIC, il n’y aurait pas eu de voyage. On peut prendre l’exemple du Mooc du MIT qui ne se substitut pas au suivi présentiel de ce même cours si la version en ligne n’avait pas existé ou encore un échange sur skype avec sa petite amie en trimestre Erasmus et qui ne remplace pas le fait d’aller la voir durant son séjour.
  • La seconde tient aux “méta-motivations” : l’auteure avance que lors de déplacement de salariés, des méta-motivations influeraient sur ces derniers (visite à la famille ou à des amis, découverte d’une ville ou d’un pays…).
  • Les “effets de complémentarité” : l’utilisation d’un mode de communication en augmenterait un autre. Les moyens de communication dans leur diversité, leur efficacité et leur maillage favoriseraient les sollicitations et les opportunités en même temps qu’elles les coordonneraient mieux et les faciliteraient.
  • La théorie de la “richesse des médias” : elle classe les médias en prenant en compte la richesse qu’ils permettent de transmettre. Et à ce jeu là, email < téléphone < face à face. Florence Rodhain rappelle que 80% de la communication est non verbale et que la gestuelle, le visage, le regard la voix et l’odeur sont peu ou non numérisable.

Le télétravail est-il écologique ?

D’un point de vue écologique, le télétravail ne serait intéressant (et économique) que si le salarié n’a pas de bureau attitré dans les locaux de sa société. Le télétravail favoriserait l’éloignement du domicile et du lieu de travail, cet éloignement couplé à la présence un jour par semaine accroîtrait la consommation d’essence quand le salarié s’y rend. L’éloignement des réseaux de moyens de transport collectif favoriserait la voiture dans les déplacements personnels. Par ailleurs, le télétravail ne réduirait pas les déplacements, mais modifierait le but de ces derniers. En effet, à défaut de sociabilité en présentiel liée à l’environnement de travail, les télétravailleurs augmenteraient leurs déplacements pour aller voir leurs amis ou partiraient en voyage plus souvent.

Le déplacement sur le web est-il plus polluant que celui en avion ?

Le numérique produit plus de CO2 que l’aviation civile, et ce, depuis 2007. À ce rythme, les technologies numériques devraient d’ailleurs dégager 3 fois plus d’émission de CO2 en 2025 que l’avion et devraient produire autant que l’ensemble du transport routier (hors poids lourds).

Numérique et mythe du “zéro papier”

La consommation de papier augmente au même rythme que les technologies de l’information et de la communication et plus rapidement que le PIB.

Pourquoi plus de papier avec les TIC ?

Le terme de dématérialisation sous-tend pourtant la réduction de l’utilisation du papier. Si la numérisation se substitue au papier dans le cas de certains documents, cela reste marginal par rapport aux nouvelles possibilités d’impression permises par les technologies numériques. Internet, en donnant accès à une plus grande richesse de document, ouvre la possibilité et la tentation de les imprimer. Les innovations en matière d’impression font baisser les coûts et permettent d’imprimer plus vite et plus aisément. Avec “l’effet gratuité”, les salariés n’hésitent pas à imprimer sur leur lieu de travail, même pour de l’usage personnel. De nombreuses entreprises, en sus de conserver les documents numérisés, préfèrent imprimer (parfois en plusieurs exemplaires) et conserver leurs documents. Le gaspillage serait également en progression d’après une enquête IPSOS sur 6 600 salariés de 10 pays européens. En France, 1 page sur 6 imprimée sur le lieu de travail ne serait pas utilisée, l’équivalent de 1,2 million d’arbres par an.

Le livre papier serait plus écologique que le livre numérique

En matière de CO2, une tablette correspond à 137 livres. En prenant les chiffres d’Hachette d’un achat de 4,5 livres par an, l’amortissement écologique d’une tablette prendrait 30 ans. En tenant compte de l’obsolescence programmée, Florence Rodhain suppose qu’une liseuse a une durée d’utilisation moyenne de 2 ans. Il faudrait donc lire 68 livres par an pour être dans les clous en matière d’éco-responsabilité, et ce, sans tenir compte des pertes s’agissant des ressources épuisables pour les fabriquer ainsi que sur les externalités négatives sur les écosystèmes. Ainsi, en France, “seuls 10% des déchets électroniques sont gérés de façon responsable et globalement”. La liseuse obsolète a ainsi de fortes chances de terminer sa vie dans une décharge.

La nouvelle religion du numérique, Le numérique est-il écologique ?
Florence RODHAIN – 2019 – 132 pages
Éditions EMS