« La transformation digitale au Myanmar, ça existe, ça ?». Ainsi furent les premiers mots teintés de moquerie qui précédèrent la première étape de mon long périple à la rencontre des acteurs de la transformation digitale « all over the world ». A travers cette série d’articles, je vais donc tenter de vous décrire l’état « numérique » des pays que je traverse, non pas de manière exhaustive ou « toute savante », mais à travers le prisme de mes rencontres avec ces personnes d’ailleurs pour qui la « TranfoDig » est une réalité parfois différente mais tout aussi enrichissante que la nôtre. Bienvenue dans un voyage à travers le monde 1,2,3,4.0 !

Vue des locaux de Mirum Agency, Montréal © Guillaume Terrien

Au Québec, le secteur public accélère !  

« Globalement, j’ai l’impression qu’en terme de transformation digitale au Québec, il n’y a pas de grandes différences avec la France » ; si l’on en croit les mots d’Olivier Laquinte, Président de TALSOM, cabinet spécialisé dans la TransfoNum depuis plus de dix ans, seule la taille des marchés diffère – 67 millions versus 8,5 millions de personnes. Et leur principale similitude serait la langue de Molière qui, aussi bien en France qu’au Québec, a quelque peu ralenti l’origine de la digitalisation des secteurs publics et privés en créant une forme de « protectionnisme désavantageux » – logiciels anglophones difficilement implantables, géants de l’e-commerce américains etc. – bien vite supplanté par la volonté étatique de mener à bien la transition.

Cette volonté d’accélérer la digitalisation du secteur public est portée par un taux d’équipement en smartphone qui atteint presque les trois-quarts de la population québécoises (73%), premier symbole d’une appropriation technologique avancée ; l’usage du e-commerce et d’autres services numériques explose alors l’Etat met en place des outils adaptés à ces nouvelles prérogatives au menu desquelles le « Carnet santé Québec », le site  “québec.ca” ou encore le « e-Tribunal » ont déjà fait leurs preuves, bientôt secondés par le « Centre québécois d’excellence numérique » (CQEN), une entité consacrée à la transformation numérique gouvernementale au sein du Secrétariat du Conseil du Trésor qui doit être créée sous peu.  

Pourtant, de gros accrocs subsistent et ce ne sont pas les dizaines de milliers de fonctionnaires québécois, victimes du « projet Phénix » – trop-payés qui ont ensuite cessé d’être payés pendant des mois ! – qui diront le contraire… Exemple typique d’une gestion de projet calamiteuse, ce nouveau logiciel de paie qui devait générer des économies annuelles de 70 millions de dollars a aujourd’hui été déclaré « abandonné ». Une asymétrie « tech – humain » qui coûte aujourd’hui encore quelques centaines de millions de dollars au gouvernement… 

Néanmoins, le 1er juin 2018, le gouvernement Legault a dévoilé au cours d’un point presse « une stratégie de transformation numérique (2019-2023) afin d’accroître la présence de l’État sur l’internet pour la livraison de services gouvernementaux » à travers Eric Caire, son Ministre Délégué à la Transformation Numérique. Au programme, des objectifs chiffrés – 75 % de processus administratifs qui devront être sans papier, et 60 % d’organisations qui devront diffuser la majorité de leurs données à haut potentiel de réutilisation d’ici 2023 – et d’autres plus généraux – casser les silos, numériser les démarches et échanges et offrir aux québécois une administration « ouverte 24h/24, 7j/7 ». De grandes ambitions donc qui seront financées par une provision d’environ 212 M$ déployées sur les quatre années d’exercice. 

Projet Phénix

Le projet Phénix, illustration d’un mauvais alignement “tech humain” au Québec

Secteur privé : une problématique d’alignement 

Si le secteur public adopte un virage « tech », c’est qu’il est en partie poussé par un secteur privé en plein développement, notamment à Montréal, ville multi-culturelle par excellence dont le terreau fertile de startups est porteur d’espoir. Patrick Gagné, CEO d’Osmo et co-fondateur de « Bonjour Startup Montréal » confirme : « A Montréal, le maillage entre investisseurs et entrepreneurs est globalement sain mais il faut que nous réussissions à impliquer les grandes entreprises qui n’ont pas encore cette culture de l’innovation ». L’éco-système startups doit donc améliorer sa connectivité locale et internationale entre entrepreneurs et investisseurs pour envisager d’atteindre l’objectif avoué : positionner Montréal dans le Top 20 des écosystèmes les plus dynamiques aux côtés de villes comme Barcelone, Tel Aviv, Stockholm, Amsterdam ou Toronto et bénéficier d’avantages concurrentiels et de cycles vertueux d’innovation. Des secteurs d’innovation sont d’ailleurs clairement identifiés par le « Global Startup Ecosystem Report » de Startup Genome : l’IA, le manufacturier 4.0 et la robotique sans oublier et les « Urban- et BioTechs » attireront la majeure partie des investissements en 2020. 

Pourtant, malgré la bonne santé de ces jeunes pousses, une forêt d’entreprises met encore l’accent sur l’aspect technique de la transformation digitale « sans se poser la question du sens », comme le confirme Olivier Laquinte. L’alignement « technologie – humain » – ou front et back office – est loin d’être parfait et une touche de réalisme serait nécessaire afin d’ajuster les business model d’entreprises dans lesquelles l’exécutif dédié au digital est le grand absent – peu de CDO ou VPTI par exemple. Illustration en chiffres et à l’échelle nationale de ce décalage grâce à l’excellent « Radar Technologique 2019 » produit par TALSOM : « 39% des PME canadiennes ont amorcé leur transformation digitale mais, parmi elles, seulement 3% ont complètement numérisé leur processus de production, 17% en sont à la phase de planification et 42% n’ont pris aucune mesure pour s’en aller vers le digital. » 

Ainsi se creuse parfois une dette technologique qui ne permet pas au top management d’améliorer la symétrie entre le triptyque « outils, procédés, humain » ajusté aux besoins des consommateurs finaux. Victor Davoine, General Manager de l’agence Mirum, d’expliquer en partie ce problème d’alignement : « Aujourd’hui, les responsables ont débuté la transformation numérique en se procurant les outils mais n’ont encore aucune idée de la façon de les utiliser. Pour la plupart des entreprises canadiennes, la transformation digitale correspond à l’achat d’une technologie. ». Sans parler de la traditionnelle peur latente des collaborateurs qui se sentent menacés par ces technologies… Ainsi, dans une économie de « l’expérientiel », les entreprises québécoises doivent prendre définitivement conscience que les clients et les employés sont au centre de la transformation numérique afin d’optimiser leur transformation. 

Locaux TALSOM

Les valeurs de TALSOM “Le Nous et l’innovation” © Guillaume Terrien

“Cultures numériques”, l’exemple à suivre  

Si les secteurs public et manufacturier agissent lentement dans le sens d’une digitalisation globale du Québec, le secteur « techno-culturel » pourrait leur servir de locomotive ; en effet, que ce soit en terme de jeux vidéo – 5ème pôle mondial – ou d’animations, la région est devenue l’une des plus compétitives à l’échelle nationale grâce à l’afflux de capitaux privés favorisé par des mesures gouvernementales et une fiscalité favorable à leur développement. Un exemple de collaboration « main dans la main » entre le public et le privé qui permettrait sans doute de réduire un peu le gap de cinq à sept ans avec le voisin américain.