Tandis que Facebook prépare son onglet Actualités pour fin 2019, CNN prépare un site indépendant de nouvelles en ligne pour contrer les géants de la technologie. La chaine américaine suit de peu l’initiative d’un autre groupe d’informations News Corporation.

 

Une initiative difficile à mener

En août 2019, Rupert Murdoch, fondateur de News Corp, annonçait le lancement de Knewz, un site – également disponible sous application – venu faire concurrence à Google actualités et Facebook, en proposant un éventail d’articles venus de différents points de vente. CNN annonce vouloir faire la même chose avec ce qui s’appelle pour l’instant en interne « NewsCo ». La plate-forme devrait offrir un mélange de contenus sur abonnement, et sur publicité, selon Andrew Morse, vice président exécutif de CNN aux États-Unis, également à la tête du digital de CNN.

Le groupe News Corp s’est prétendu inquiet de la manière dont Google News et Facebook diffusent le contenu aux lecteurs. Aussi les articles proposés proviennent de journaux aussi prestigieux que The New York Times, mais également de sources moins connues, mises en exergue par le site. Les sources et les articles seront sélectionnés indépendamment de leurs tendances politiques, d’après News Corp., à qui on a souvent reproché un parti pris conservateur. Rappelons que le groupe possède notamment la chaine Fox News. L’intérêt est de pouvoir relayer le travail des éditeurs, et générer du trafic vers leurs sites – y compris les sites d’abonnement – déclarait l’un des porte-paroles du groupe à Business Insider. L’objectif est de pouvoir offrir un panel d’informations provenant de diverses sources, qu’elles soient locales, nationales, et surtout sans parti pris ni biais.

Certains ont depuis remis en question cette volonté d’offrir des sources variées, sans parti pris politique. Dylan Byers reporter pour NBC Group, a ainsi fait part d’un commentaire de Chris Berend, responsable digital de la chaine NBC, déclarant que le plateforme Knewz leur était méconnue, et qu’ils ne prévoyaient pas de participer au projet.

Il est vrai que les conservateurs des États-Unis, ainsi que le président Donald Trump font régulièrement part de leur scepticisme quant à l’impartialité des géants de la Tech, Google en premier, ou encore Facebook, à qui il était reproché d’avoir permis à Hillary Clinton d’avoir récupéré des millions de voix sur Facebook. L’initiative prise par News Corp pourrait donc avoir éventuellement quelques motivations politiques…

Le 19 octobre dernier cependant, Facebook annonçait publier dans son onglet d’actualités des titres de Wall Street Journal, et de certains autres médias du groupe News Corp. Seul le Wall Street Journal s’est prononcé en déclarant qu’ils n’étaient pas les seuls à avoir établi ce type de contrat. Washington Post, BuzzFeed News, et Business Insider apparaitront également dans l’onglet Facebook. Les agences de presse recevront un droit de licence pour fournir les gros titres a également rapporté The Wall Street Journal.

Toutefois, CNN – chaine réputée pour favoriser quant à elle le parti démocrate – choisit de faire la même chose et, d’après The Information, est en pleine discussion pour mettre au point le même type de plateforme. Pour travailler sur le projet, la chaine a fait appel à un ancien ingénieur de Spotify, Andrew Greene, ayant participé à la supervision des chaines de radio de la compagnie suédoise. Objectif revendiqué par CNN : « contrecarrer la domination des géants de la tech sur le secteur de l’information ».

Facebook, Apple, ont lancé leur propre plateforme d’actualités, Amazon a présenté une application de regroupement de nouvelles pour Fire TV et ses tablettes. L’application Snap a également discuté avec des médias pour lancer sa propre section d’actualités.

“Tout comme les sociétés de divertissement ne veulent pas céder le terrain aux plateformes de streaming, pourquoi devrions-nous céder le terrain du journalisme aux plateformes technologiques ?” déclare Andrew Morse. Si cette initiative peut encore avoir du sens pour une chaine télévisée, connue pour faire beaucoup d’audience, et qui peut directement profiter de la publicité diffusée sur son canal, il apparait plus difficile de croire en la viabilité du projet pour les groupes de presse. Et il semblerait qu’ils soient contraints d’accepter les rémunérations proposées par Facebook pour utiliser leurs contenus.

Prévu pour fin 2019, l’onglet Facebook souhaite varier les thèmes déjà partagés par les journaux sur leur plateforme. Le réseau social prévoit de rémunérer directement aux éditeurs le contenu de leurs actualités, plutôt que de fractionner les revenus publicitaires. Il n’est pas dit si ce contenu sera exclusivement distribué sur Facebook, auquel cas les journaux ne seraient plus en contact direct avec leurs lecteurs concernant ces sujets.

Andrew Heyward, ancien dirigeant de CBS News, aujourd’hui chercheur sur l’actualité télévisée à l’Université de l’Arizona, considère que le type d’initiative engendré par News Corp et CNN représente un vrai défi pour les organismes de presse et les groupes d’informations, car les consommateurs ont désormais pris l’habitude de consulter Facebook et d’autres sites similaires.

« Notre objectif avec cet onglet Actualités est de fournir une expérience extrêmement personnalisée et judicieuse », déclarait Campbell Brown, responsable des partenariats pour les informations Facebook. Et d’ajouter : « Pour la section Top News de l’onglet, nous réunissons une petite équipe de journalistes afin de nous assurer de mettre en avant les bons articles ». Bonne nouvelle, donc, le groupe Facebook va « améliorer notre expérience presse » en choisissant pour nous ce qu’il aura jugé comme étant un contenu de qualité, ou non. Car ni les journalistes, ni les lecteurs ne sont déjà en mesure de le faire, bien évidemment.

Ce qui semble un peu plus embêtant, voire déroutant, c’est de constater que des groupes aussi puissants que News Corp prétendent contrer l’homogénéité et la manière dont la presse est diffusée par les géants de la Tech, tout en acceptant de vendre leur contenu (The Wall Street Journal cité plus haut) à un réseau social qui réunit désormais plus de 2 milliards d’utilisateurs. Comment vont-ils réussir à contrer quoi que ce soit ? D’autant que Facebook prépare le terrain avec des journaux du monde entier.

L’avenir des médias dépendra de leur utilisation du digital, et de l’intelligence artificielle pour établir une personnalisation du service journalistique, déclare Robyn Peterson, chargé du service Technologie de la chaine CNN. Certes mais n’oublions pas que les géants de la Tech contre qui ils ont décidé de partir – plus ou moins – en “guerre” depuis quelques mois, ont bien des années d’avance sur eux sur ces thèmes. Une presse indépendante voit son statut dépendre de la manière dont elle est financée et du régime politique sous lequel elle opère. Il semblerait que d’un point de vue économique, son avenir dépende déjà en partie des géants de la Tech, il n’y a qu’à observer la manière dont elle plie devant le droit voisin.