Si Mark Zuckerberg confirmait la semaine dernière à ses employés qu’il était prêt à se battre pour éviter l’éventuel démantèlement de sa société, il risque pour l’instant de devoir répondre à plusieurs investigations. En septembre était annoncée une enquête menée par l’État de New-York contre Facebook. Reuters a rapporté hier que plusieurs procureurs généraux comptaient se joindre à cette investigation, ajoutant ainsi de nouvelles allégations contre les pratiques anti-compétitives déjà portées contre Facebook.

Une enquête de taille

Plusieurs procureurs généraux se sont rencontrés lundi avec la Justice départementale, et la Commission Fédérale du Commerce (Federal Trade Commission, FTC) a déclaré Letitia James procureur général de New York, dans un communiqué adressé à Reuters. Les procureurs ont tenu des conversations bipartites autour de l’investigation menée, et certains membres du ministère auraient également été sollicités. Ces rencontres ont semble-t-il été menées pour que des allégations de pratiques anticoncurentielles soient ajoutées à l’enquête en cours. Il a aussi été déclaré que la liste des états menant cette investigation, risque de s’allonger, et de monter le nombre des participants à 40 procureurs.

Depuis septembre une enquête a été lancée contre Facebook par plusieurs états fédéraux, regroupant le Colorado, la Floride, l’Iowa, le Nebraska, la Caroline de Nord, l’Ohio, et le Tennessee. L’investigation, menée par le procureur général de New York, a pour intention de déterminer si le groupe Facebook met en danger « les données des consommateurs, réduisent la qualité des choix offerts aux consommateurs ou font augmenter le prix des publicités ». Il s’agit également, à l’issue de cette enquête, de définir jusqu’à quel point Facebook exerce une domination dans l’industrie des réseaux et d’observer « la conduite potentiellement anticoncurrentielle qui en résulte ».

Facebook n’est pas le seul à faire l’objet d’une enquête « antitrust », les autorités américaines ont lancé le même type d’investigation contre Google et Amazon notamment. Cette campagne antitrust fait partie d’un contexte plus large relié aux scandales de ces dernières années, et à la campagne présidentielle américaine de 2020.

Une prise de conscience politique

Depuis plusieurs années les problèmes relatifs aux fuites de données ou à leur revente à des tiers, aux fausses informations, aux faux comptes servant à relayer la propagande ou des arnaques ont rendu les utilisateurs et les autorités méfiantes. Tout cela aura bien entendu suscité des interrogations sur l’ampleur des géants de la tech, et le pouvoir qu’ils exercent. Il s’avère qu’ils détiennent des parts énormes du marché publicitaire, qu’ils monopolisent des millions d’utilisateurs, et que leur ascension et leur diversification ne cesse de prospérer.

Tant et si bien qu’en plein lancement d’Horizon, réseau social virtuel, Mark Zuckerberg peut déclarer en toute simplicité, qu’il tente de façonner un monde futur capable de correspondre à ses attentes personnelles, et la vision qu’il s’en fait. Les géants de la tech semblent avoir une vision très précise des choses à établir pour prospérer dans le monde de demain, tandis que les groupes politiques semblent à l’inverse agir au coup par coup en fonction des évènements et des tendances de l’opinion publique, largement relayées d’ailleurs, ou initiées sur les réseaux sociaux.

Les géants de la tech sont, grâce au brassage de système de données au courant de ce que pensent les gens, et de leurs besoins, bien avant les pouvoirs représentants. Au courant, et puissants. Telle est la réalité d’aujourd’hui, et c’est d’ailleurs ce qui leur permet d’établir sur le long terme les actions à mener.

C’est ainsi que le fondateur de Facebook peut se déclarer, et ce d’une manière plutôt cavalière, prêt à attaquer son gouvernement, si une personne comme Elizabeth Warren venait à passer au pouvoir.

Depuis plusieurs mois, la principale candidate démocrate aux présidentielles connue pour ses positions “très à gauche” aux États-Unis, a fait part de ses inquiétudes et de la nécessité selon elle de démanteler des groupes comme Facebook, Google, ou Amazon, jugés trop puissants. Donnée “gagnante” si l’on en croit les sondages publiés aujourd’hui par Le Monde, la candidate entend même adopter une loi qui exige que ces géants numériques soient considérés comme des « plateformes utilitaires ». Ce statut en ferait des entreprises reconnues comme publiques, qui ne seraient par conséquent plus autorisées à “transférer ou à partager des données avec des tiers”. De quoi ravir les dirigeants actuels des groupes visés, et leurs actionnaires.

Néanmoins, avec une trésorerie de 44 milliards de dollars, soit une somme une fois et demie plus importante que le budget dont dispose la justice américaine, Mark Zuckerberg est prêt à parier devant ses employés qu’un tel procès tournerait en faveur de sa société. Il y a fort à parier également que le fondateur de Facebook se souvienne des propos de Bill Gates, expliquant que le groupe ne pourrait pas être considéré comme une plateforme de ce type. Pour qu’elle le soit, il faudrait que “la valeur économique de tous ceux qui l’utilisent dépasse la valeur de l’entreprise qui l’a crée ».

Mark Zuckerberg, peu intimidé donc, alors même que cette enquête antitrust est en train de se dérouler. Et ce ne sont d’ailleurs pas les seules affaires en cours pour le géant des réseaux sociaux.

Actuellement en procès avec plusieurs agences de publicité – marché déjà en grande partie monopolisé par Facebook – le groupe va devoir verser une amende de 36,5 millions d’euros pour avoir gonflé certaines estimations. La firme vient d’être reconnue coupable d’avoir trafiqué les statistiques en « surestimant le temps moyen que des utilisateurs passaient à regarder des vidéos ». Au mois de juillet, c’est à la FTC que le groupe versait 5 millions de dollars pour clore le dossier Cambridge Analytica.

La question sera de savoir si les actions menées et les enquêtes sur ces géants permettront réellement de déterminer si certaines pratiques sont anticoncurentielles, et si elles peuvent être régulées. Encore faudrait-il que ces régulations sortent des sempiternels accords financiers dont les sommes restent dérisoires pour les groupes concernés, et la conduite inchangée.

Certains redoutent cette idée de démantèlement. Dans un entretien avec Bloomberg, Bill Gates faisait part des doutes qu’il avait face à cette décision. D’après lui, se contenter de diviser une société en deux n’a pas de sens : « diviser les entreprises en deux pour avoir au final deux entreprises qui se comportent mal, cela ne semble pas être la bonne solution à mes yeux », déclare-t-il. Le démantèlement ne peut être une solution que dans un nombre très restreint de situations selon lui. Il comprend toutefois qu’on puisse bannir certains comportements et reconnait dans une certaine mesure, le bénéfice que Microsoft a su tirer des enquêtes antitrust subies dans les années 90. La société a dû apprendre à envisager les choses autrement et appréhender ses activités sous certains aspects. Et de finir par ajouter : « ces sociétés sont très grosses, très importantes, aussi il n’est pas surprenant de voir comment les gouvernements réfléchissent à ce genre de choses ».

Il n’empêche qu’un tel pouvoir monétaire permet à un réseau social comme Facebook d’anticiper sur l’avenir, tout en menant une politique des plus ambigües quant à la considération de la propriété intellectuelle et la protection de la vie privée. Deux points entièrement à l’origine de leurs revenus lucratifs à l’heure actuelle, et qui d’une certaine manière, leur permet d’agir en “visionnaires” de demain.