Le crépuscule de l'agilité
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Le crépuscule de l’agilité

Par Denis Migot, coach agile

Le 23 mai 2019 l’auteur Steve Denning publiait sur Forbes.com une tribune définissant l’expression Fake Agile. Par le prisme de celle-ci, Steve pointe du doigt les organisations dont l’incompréhension de la culture agile n’a d’égal que leur volonté de façade d’appliquer les valeurs et principes qui en découlent. Autrement dit, si l’agilité est bel et bien en train de dévorer le monde, sa digestion semble des plus délicate. Les excès de termes marketés, de frameworks bureaucratiques et de pratiques dénuées de sens ont abouti à une agilité inerte. Vide. Morte.

Triste constat dont Steve Denning n’a pas le monopole. Ron Jeffries, Martin Fowler et Dave Thomas, trois des dix-sept signataires du Manifeste pour le développement Agile de logiciels, partagent ce même ressenti. Tout comme l’auteur et consultant Allen Holub, tout comme l’ingénieur logiciel Steve Yegge – pour ne citer qu’eux.

Quel est le cœur de leur message ? L’agilité réelle, exigeante mais performante, est remplacée par une fausse agilité, improductive mais rassurante, vendant le mirage d’un process unique soignant tous les maux.

Qui a favorisé cette situation ?

Les gouvernances d’une part.

Il est dans la nature même des organisations d’une taille critique de ne pas être flexible. Changer de culture et modifier l’environnement sont des efforts longs. Par paresse, par ignorance, par peur, nombreuses sont les directions préférant prendre des raccourcis. Garder le pouvoir décisionnel, imposer des outils ou des process inaptes à une démarche agile, conditionner le recrutement à des certifications basées sur l’instruction plus que l’éducation, exiger des métriques destructrices, communiquer peu, ne pas clarifier ses intentions, ne fixer aucun objectif mesurable… Sont autant de choix et de comportements permettant le déploiement du Fake Agile.

La communauté agile ensuite.

Il est temps d’en finir avec le mensonge de l’agile vérité.
Dans un monde aléatoire il n’existe pas de vérité et encore moins de vérité simple. L’agilité n’est qu’une interprétation parmi d’autres permettant de gagner en performance. Reconnaissons qu’il y a nombre de choses qui nous égare. Reconnaissons que les variations sont trop fortes pour asseoir avec certitude une agilité réponse à tout. J’observe trop d’agilistes dogmatiques faisant du manifeste un écrit divin. Je remarque trop d’agilistes transformant le chemin agile en une destination. Les conséquences sur le terrain sont terribles. Perte de confiance. Résistance. Désengagement. Tel est le quotidien d’équipes souffrant de l’imposition d’une agilité idéologique non adaptée à leur réalité.

L’agilité pour ces nouveaux prêtres est synonyme de “bien”. Tout ce qui est porteur de sens devient agile. Tout ce qui semble contre-productif devient non-agile. Un monde binaire en sorte. Pire, moralisateur. Loin, très loin, de la complexité qui nous entoure.
Cessons ce fétichisme. Cette illusion. Arrêtons de projeter le manifeste agile sur toutes les choses. Questionnons-le au marteau.

Devenons des suragilistes.

Pour battre le Fake Agile, développons notre scepticisme. Critiquons ce que nous voyons. Interrogeons ce que nous croyons. Ne nous résignons pas. Soyons lucides. Arrêtons de donner du crédit aux organismes destructeurs. Faisons taire leur vacarme mensonger. Créons des ponts avec d’autres disciplines, d’autres façons de penser. Ne cherchons pas l’audience mais la qualité de l’échange. Luttons pour les autres. Apprenons à reconnaître que nous ne savons pas. Agissons au moindre son creux. N’arrêtons jamais d’apprendre et de nous remettre en question.

Ne quittons pas l’agilité car elle est en fin de vie. Surpassons la.

“Tout ce que je demande est que vous questionnez tout avec audace” Jon Kern – signataire du manifeste agile.

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