Un document confidentiel, examiné par The Intercept, a révélé que Facebook partageait les données de ses utilisateurs à une centaines de fabricants et opérateurs téléphoniques confondus, provenant de cinquante pays différents. Mark Zuckerberg avait reconnu l’année dernière que des données avaient été partagées avec des dizaines de grandes entreprises, mais visiblement, il ne s’agissait qu’une d’une partie de l’iceberg.

Cette longue liste de données transmises par Facebook comprend : le réseau WiFi utilisé, les types de smartphones concernés, leurs caractéristiques techniques, la localisation, les centres d’intérêt ou encore les groupes d’amis auxquels les utilisateurs appartiennent. Toutes ces données proviennent non seulement des versions Android et iOS de l’application Facebook, mais également de Messenger et d’Instagram.

Selon The Intercept, ces données serviraient de « socle » aux entreprises clientes du réseau social, dans le but d’évaluer leur réputation face à leurs concurrents, notamment lorsqu’un utilisateur bascule vers un autre forfait téléphonique. Le site indique également que la divulgation de ces données permettait aux entreprises de proposer, ou non, des offres promotionnelles sur des smartphones.

Facebook a affirmé qu’il n’avait pas fourni d’information sur la solvabilité de ses utilisateurs (par exemple), et que les données partagées aux opérateurs et aux fabricants n’allaient pas au-delà de ce qu’elles collectaient déjà pour d’autres utilisations. Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que ces partenaires disposent déjà d’un vaste pouvoir de surveillance. Ils savent exactement quand et où les utilisateurs utilisent leurs smartphones. Leur en donner plus n’est donc pas des plus rassurants.

En juin 2018, le New York Times avait révélé l’existence d’un accord passé entre Facebook et une soixantaine de fabricants, dont au moins quatre constructeurs chinois. Les conditions impliquaient des données qui leurs permettraient de comprendre la situation matrimoniale des utilisateurs ayant acheté l’un de leurs smartphones, mais également d’en savoir plus les opinions religieuses et politiques de ces derniers.

L’année dernière, Facebook présentait le programme « Actionable Insights » dans un article de blog. Présenté comme étant une « annonce d’outils pour aider les partenaires à améliorer la connectivité », le programme évoquait des solutions pour résoudre les problèmes de connexion sur les téléphones dans les zones mal desservies. Il mentionnait également l’existence d’un second objectif, beaucoup moins altruiste : « permettre aux entreprises de prendre de meilleures décisions grâce à des outils d’analyse ». Actionable Insights n’est donc pas un programme visant à rendre la connectivité meilleure mais bien un leurre pour aider les entreprises à utiliser les données des utilisateurs à leur insu. Il fort possible que l’accès au programme soit payant, mais un porte-parole de Facebook a refusé de répondre à cela.

Un porte-parole a déclaré que The Intercept que Actionable Insights ne collectait aucune donnée provenant de smartphones qui ne l’étaient pas déjà de base. Il indique également que le programme reconditionnait les données de manière novatrice et utile pour les fabricants et les annonceurs tiers du secteur de la télécommunication.

Actionable Insights aurait également été utilisé pour isoler des clients individuels sur la base de leur solvabilité. En utilisant les données fournies, Facebook aurait pu être en mesure de générer des profils clients pour cibler ses offres. Le tout, dans le but de toucher ceux qui seraient les plus susceptibles d’acheter un produit. Toutefois, cette pratique est relativement délicate, et peut avoir des conséquences économiques profondes puisqu’elle « décide » qui peut ou ne peut pas, posséder ou louer, par exemple, une maison ou bien avoir facilement accès un nouveau smartphone. Par le biais de ce programme, Facebook semble permettre aux entreprises de cibler les utilisateurs en fonction de leurs habitudes de consommation.

Un porte-parole a déclaré à The Intercept que « nous n’avons jamais, et nous n’évaluerons jamais la solvabilité des gens pour Actionable Insights ou à travers des publicités. Facebook n’utilise pas les données de solvabilité des personnes dans l’utilisation de ses publicités ».

Selon Joel Reidenberg, professeur et directeur du Center on Law and Information Policy de Fordham, les activités de filtrage de Facebook semblent résider dans une zone floue au regard de la Fair Credit Reporting Act (FCRA). « Ça ressemble aux dispositions de présélection de la FCRA. D’un point de vue fonctionnel, ce qu’ils font, c’est filtrer les utilisateurs de Facebook sur des critères de solvabilité, et potentiellement échapper à l’application du FCRA ». Il ajoute également que « la loi FCRA s’applique lorsque les données sont utilisées ou susceptibles d’être utilisées ou recueillies en tout ou en partie dans le but de servir de facteur pour établir l’admissibilité du consommateur au crédit… ».

Facebook est depuis quelques années sujet à de nombreux scandales, et cela ne va pas en s’arrangeant. Dernièrement, la firme californienne faisait face à trois nouvelles enquêtes judiciaires, dont une menée par le procureur général de New York. Le cofondateur de Facebook, Chris Hugues, a pris conscience des proportions que tous ces scandales et enquêtes prennent et estime qu’il serait temps de fermer le réseau social définitivement, avant que tout cela n’aille trop loin. Pour le moment, la Federal Trade Commission (FTC) a refusé de commenter, mais ne saurait tarder à le faire.