Cela fait un an que les autorités Iraniennes ont bloqué l’accès à Telegram, et tenté d’imposer leurs propres logiciels. Ont-elles réussi ? Quel est l’impact de cette interdiction sur les internautes et sur les compagnies qui utilisaient l’application de messagerie originaire de Russie ?

Après des mois de frictions entre les différentes instances Iraniennes, le 1e mai 2018 l’ordre sera exécuté : Telegram n’est plus le bienvenu en Iran. L’accès à l’application de messagerie la plus convoitée du pays avec près de 40 millions d’utilisateurs – soit la moitié de la population d’Iran – sera désormais bloqué. Elle figurera sur la liste noire des outils de communication numérique interdits tels que Facebook, Twitter, Messenger, Viber, etc. Et ce malgré les réticences du président Iranien Hassan Rohani qui implicitement désigne le Guide suprême, Ali Khamenei, comme responsable.

Telegram est bien plus qu’une application de messagerie instantanée : il est « l’incarnation d’Internet pour les Iraniens, » comme le précise Amin Rashidi spécialiste de cybersécurité de l’ONG Center for Human Rights in Iran : « Telegram est Google, Email et les réseaux sociaux réunis. » En effet, outre la confidentialité des communications, l’application permet aux Iraniens de recevoir des informations d’actualité via ses fameuses «channels» (chaîne en français). Ces chaînes peuvent être créées via un lien URL qui permet à toute personne de s’y abonner – certaines dépassent un million d’abonnés aujourd’hui. Telegram autorise également le partage de toute sorte de fichiers jusqu’à 1,2 Go – contre 16 Mo pour WhatsApp.

Pour toutes ces raisons, Telegram est donc devenue l’application la plus sollicitée en Iran aussi bien dans les échanges privés que professionnels, pour les PME, les Start-Ups ou les auto-entrepreneurs, mais aussi pour les employés d’Etat, des banques etc. Amir Khorakian, le vice président du centre national du cyberespace reconnaît en septembre 2017 que « Telegram occupe plus de 60 % de la bande passante de tout le pays » ce qui montre l’importance de l’application aux yeux des Iraniens.

Un an après quel est le bilan du blocage ?

Comme souvent en Iran, la réponse aux questions en apparence simples n’est pas évidente. À première vue, le taux annuel d’utilisation de Telegram est resté plutôt stable, selon le Centre pour les Sondages des Étudiants Iraniens (ISPA). Mais regardons de plus près, car le blocage de Telegram a quelques particularités : jusqu’alors le système de blocage d’Internet en Iran – plus communément appelé le filtering – fonctionnait selon un principe basique : un blocage pur et simple d’accès au site ou à l’application, obligeant ainsi les utilisateurs persistants à passer par les réseaux privés virtuels (VPN) – des logiciels permettant de contourner la censure.

Or cette fois-ci, presque simultanément au blocage de Telegram, deux applications semblables se retrouvent sur le marché : Telegram Talaei et Hotgram. Elles sont en réalité des forks de Telegram (des logiciels créés à partir du code source d’un logiciel existant). Résultat : les communications entre les trois logiciels sont rétablies sans qu’on puisse distinguer les deux forks de l’application “mère”. Les utilisateurs de ces forks peuvent ainsi toujours avoir accès aux chaînes – sauf bien entendu celles censurées par les autorités- , et échanger des messages privés ou professionnels même si les destinataires utilisent l’application officielle.

« C’est en effet basé sur le modèle chinois, précise Amir Rashidi, le régime Iranien commence à créer ses propres logiciels, tout en bloquant l’accès aux autres. Ainsi il force les gens à utiliser ces logiciels-là dont la fiabilité est fortement mise en cause. » Ce que dénoncent plusieurs institutions et associations de défense de la liberté d’expression et d’information dont Article 19 qui dans son dernier rapport tire la sonnette d’alarme : « Il y a des preuves irréfutables de lien entre l’État et les forks de Telegram tel que Telegram Talaei et Hotgram, […] par exemple la suppression de la chaîne Radio Farda [considérée hostile aux autorités Iraniennes, NDLR] lorsqu’on utilise Telegram Talaei. »

Par conséquent, le 15 décembre 2018 Telegram envoie un message privé en anglais et en persan à tous les utilisateurs annonçant que ces forks « ne sont pas sûrs » et que la compagnie « ne peut pas garantir leur sécurité s’ils n’utilisent pas la version officielle de Telegram. » Google mettra plus de temps à réagir, mais finalement le 24 Avril 2019, le géant américain supprime l’accès aux applications sur Google play.

Message d'alerte envoyé par Telegram en Iran

Message d’alerte envoyé par Telegram

Le message de Google à la suppression des services en Iran

Le message de Google à la suppression des services

Le succès mitigé des applications nationales

Le manque de confiance est au coeur du problème. C’est pourquoi malgré l’interdiction, les poursuites juridiques à l’encontre des utilisateurs persistants, et l’encouragement de l’État à faire « migrer » les utilisateurs vers les logiciels nationaux, ces outils ont attiré peu de clients. « Je me méfie de leur soi-disant applications, je préfère utiliser un VPN et rester sur Telegram, même si je dépasse tous les mois mon forfait, » nous raconte Ali, ingénieur retraité. Ce que confirme l’ONG Center for Human Rights in Iran : « Nous avons, en effet, constaté qu’après le blocage de Telegram le taux d’utilisation des VPN a augmenté drastiquement, » souligne Amir Rashidi. Problème : les VPN sont souvent compliqués à installer pour les novices, ils sollicitent davantage la batterie des smartphones, ralentissent considérablement la vitesse d’accès à Internet, et surtout consomment copieusement le forfait data. « En 19 jours, j’ai consommé 10 Go de mon forfait dont 6,5 Go à cause du VPN. J’ai pourtant essayé d’être économe » se désole dans un tweet Saba Azarpeik, journaliste basée à Téhéran.

D’une façon générale, les applications dites nationales n’ont pas eu de succès pour deux raisons majeures : premièrement, les forks de Telegram ont permis aux internautes de contourner le blocage, comme l’a admis le substitut du procureur général du pays Abdolsamad Khorramabadi. Deuxièmement, le manque de transparence des gérants de ces applications, leur appartenance aux organisations proches ou dépendantes de l’Etat, ainsi que de nombreuses failles techniques et sécuritaires démontrées par les spécialistes en cybersécurité n’ont pas convaincu les utilisateurs. C’est le cas de Soroush, une application de messagerie créée par la Radio-télévision d’Etat, largement promue par le Guide suprême et le ministre des Télécommunications. Pourtant, après une légère hausse à la suite du blocage de Telegram, aujourd’hui elle est en chute libre pour atteindre à peine 2 % d’utilisateurs actifs par mois, selon l’ISPA.

 

 

L’impact du blocage sur le marché de la publicité digitale

Le blocage a donc certainement rendu la tâche difficile mais pas impossible, comme nous le confie Bita, photographe indépendante : « Depuis le filtering, à chaque fois que je dois envoyer des fichiers aux clients, je dois d’abord les informer par WhatsApp afin qu’ils passent par un VPN et réceptionnent mon message sur Telegram. » Le dernier rapport de l’ISPA confirme cette tendance : Telegram après une baisse de 10 à 14 % en été, atteint 56 % du marché à la fin du mois de février 2019. En revanche, son interdiction a fragilisé le marché de la publicité digitale. Un marché jeune et florissant qui pèse près 90 millions d’euros et dans lequel Telegram détient le record de la publicité payante, selon le dernier rapport de TechRasa.

 

 

« Je connais au moins quatre compagnies rivales qui ont fait faillite, » souligne Pooya Misaghi, le PDG de l’entreprise Showrand, spécialisée en marketing et publicité digitale, « à la suite du blocage, nous avons constaté une chute de pages vues de près de 50 % sur toutes les chaînes de Telegram, mais après 3 mois, la courbe a remonté à 90 %. En revanche, les annonceurs n’ont pas suivi cette tendance. » Les grandes entreprises privées ou publiques ainsi que les banques refusent désormais d’y investir craignant des représailles. « Nous avons aujourd’hui plus de 15 000 annonceurs, dont moins de 5 000 sur Telegram, regrette-il, Avant le blocage pour certaines chaînes influentes, il fallait attendre deux mois pour avoir une espace de publicité. »

Pour combler le manque, son entreprise a dû demander de l’aide aux actionnaires et changer de terrain de jeu : « Nous avons eu la chance de réagir rapidement, et de concentrer notre travail sur Instagram qui n’est pas bloqué, » explique-t-il. Un an après Showrand, qui emploie 40 personnes, atteint le même chiffre d’affaires qu’avant le blocage, mais elle n’est toujours pas rentable : « nous attendions un retour sur investissement au début de l’été dernier si tout se passait normalement, mais le blocage de Telegram a tout bouleversé. »