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Coworking au Cambodge, accompagner et innover

La transformation digitale du Cambodge, une réalité en plein développement

A quelques kilomètres seulement des célèbres temples d’Angkor, à Siem Reap au Cambodge se trouve un endroit calme, ouvert sur l’extérieur et éco-responsable: le AngkorHub. C’est un canadien francophone, Jeff Laflamme, qui est l’instigateur de ce projet de coworking particulier. Rencontre avec un homme pour qui la « raison d’être » n’est pas un vainc mot !

Angkor Hub
Angor Hub © Manuth Chek

Bonjour Jeff, tu as fondé le AngkorHub à Siem Reap qui est un espace de coworking mais aussi un « innovation center ». Peux-tu me parler de ce projet, de son origine et de ses développements ? 

Je suis arrivé au Cambodge en 2013 en mode « backpacker » après avoir travaillé à Nice pour IBM et Orange et avoir passé quelques mois à Hanoï ; j’étais administrateur système et développeur mais je cherchais à trouver une activité avec une réelle « raison d’être » et l’Asie m’attirait de par son côté technologique et ses besoins « humanitaires ». Pendant ce périple, je lisais en parallèle beaucoup de choses sur la tendance « digital nomad » et, en arrivant à Sihanoukville, je me suis rendu compte en développant que le côté « je bosse sur la plage » n’était pas pratique du tout, notamment à cause des écrans retina, de l’électricité ou de la connexion internet instables par exemple. C’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée de lancer un espace de coworking respectueux de l’environnement, orienté vers la plage avec tous les avantages d’un bureau normal. Après avoir travaillé sur mon business plan, j’ai suivi un ami à Siem Reap. Là, j’ai découvert l’extrême pauvreté, la réalité du Siem Reap « hors touristes » et les besoins « sociaux » ; j’ai finalement choisi de lancer le projet dans cette ville en 2013 avec un budget très limité. J’ai vendu mes bitcoins qui avaient une bonne valeur et ça m’a permis de survivre sur place et de lancer mon espace de coworking en 2014 grâce à un client-investisseur avec qui j’avais travaillé sur une mission SEO. 

Angkor Hub
Billboard, Angkor Hub, Siem Reap, Cambodge © Guillaume TERRIEN

Le premier espace était en haut de la tour d’une banque, dans des bureaux de location. Je me suis mis à organiser de nombreux événements sur l’entrepreneuriat social de parler de mon projet. Malheureusement, ce fut un échec car mon business model ne fonctionnait pas : les locaux ne comprenaient pas l’intérêt de payer pour un bureau et des workshops et, malgré tous mes efforts,  ils ne venaient pas ; je perdais presque 1000 dollars par mois. Néanmoins, j’ai développé mon réseau avec des business angels, des ONGs et d’autres acteurs économiques. Pendant mes premières vacances, je me suis rendu à Ubud, à Bali et j’ai découvert le Coworking Unconference  Asia et sa communauté. C’est là que j’ai rencontré Mark Kuan, le visionnaire fondateur de l’Onion Collective et il m’a expliqué que son business model était basé sur la bonne nourriture et les boissons. De retour à Siem Reap, j’ai trouvé de nouveaux locaux en 2015 qui comportaient aussi des chambres et c’est de cette manière que j’ai lancé une package de co-living – navette aéroport, carte SIM, lessive, nourriture, chambre -, le premier au Cambodge et sans doute en Asie. 

Quelle est aujourd’hui la place du coworking au Cambodge ? 

Ici, le coworking se démocratise, de nouveaux espaces se créent régulièrement dans les grandes villes comme par exemple BioLab, un concept « Coffee & Office » créé par un cambodgien ; ce genre de cafés touchent beaucoup plus les backpackers ou les digital nomads qui se promènent  quelques jours et ne veulent pas payer. Le concept « type » de coworking reste encore méconnu et tant que les cambodgiens ne l’ont pas expérimenté, ils n’en comprennent pas l’intérêt ; il faut donc aligner les prix sur des concurrents indirects : café, guesthouses, fast-food alors que ce n’est pas du tout la même expérience ! Récemment deux coworkings ont ouvert mais ce sont plus des projets de « real estate » déguisés que de vrais espaces d’interactivité, sans aucune communauté. Il ne faut également pas oublier que des entreprises comme Starbucks peuvent à tout moment ouvrir un concept du genre et couler les coworkings qui n’ont pas une communauté engagée. En France, il y a tellement d’événements organisés par les coworkings que les gens ont pris l’habitude de ne plus payer et ça se répercute à l’étranger. Ils ne se rendent plus compte de la valeur ajoutée d’un vrai espace de coworking avec du vrai networking, des événements workshops et conférences avec des intervenants de qualité ! 

Workshop
Workshop au Angkor Hub, Siem Reap, Cambodge

Comment fonctionne le AngkorHub aujourd’hui ? 

Nous avons deux principaux services : une offre pour les gens qui viennent travailler et une seconde partie sur le réinvestissement « social » d’une partie de nos profits. Notre mission centrale, c’est d’aider les jeunes entrepreneurs cambodgiens à travers différents programmes ; la AngkorHub Academy avec laquelle on enseigne les « digital skills » grâce à un programme spécial de mentoring / e-learning avec l’objectif de créer la génération qui va fonder des startups et de repérer les talents pour les accompagner dans leur développement. Aujourd’hui, ce sont toujours les mêmes et rares  startups qui sont récompensées et la réalité de l’innovation n’est pas non plus flamboyante ! 

La réalité du marché n’est pas un compte de fée et il faut aussi transmettre cet aspect moins glamour aux jeunes startupers plutôt que de leur vendre des modèles – Uber, Grab, GoJack, WeWork perdent des millions chaque année ! – de réussite dont ils ne comprennent pas toujours les tenants et aboutissants en terme de rentabilité. En parallèle, le Cambodge bénéficie de nombreux investisseurs et l’argent ne manque pas dans certaines couches sociales mais il ne faut pas forcer les choses et laisser le temps à la population de se former à l’entrepreneuriat. La AngkorHub Academy permet d’aborder ces thématiques et de préparer les jeunes à la réalité d’un vrai business. 

Au niveau « social », notre visibilité est moindre et nous sommes en train de créer une nouvelle entité spécialisée : je ne peux pas encore trop en dire mais rendez-vous un peu plus tard en 2019 ! 

Quelle est ta vision de l’innovation au Cambodge et plus globalement de la transformation digitale du pays ? 

Il y a trois ans, nous avons travaillé avec une structure qui facilitait la transformation digitale de la gestion des déchets avec la mise en ligne d’un software et de l’alerting via IoT ; dernièrement, une étude nommée « Digitalization of Cambodia » est sortie et n’a même pas pris la peine de d’appeler puis de mentionner notre service dans sa partie « waste management » ! Ils suggéraient que ça devrait être créé alors qu’une des deux sociétés de gestion des déchets l’utilise déjà… C’est l’impact négatif de l’externe sur la transformation digitale locale : au lieu d’importer des services « inutiles », aidons plutôt la population a répondre à leurs propres besoins. 

Ici, parfois, les startups mettent la charrue avant les boeufs : pourquoi proposer une application smartphone coûteuse alors que le téléphone est plus pratique pour la majorité des gens ? Je crois sincèrement que la plupart des concepts innovants peuvent être intégrés aux usages cambodgiens mais ils doivent être aussitôt adaptés à l’écosystème national et pas simplement copié sur ce qui marche en Occident, par exemple. Aujourd’hui, la transformation digitale du pays doit passer par une meilleure éducation spécialisée et une compréhension du marché international et local. Les infrastructures sont encore parfois en retard, hors Phnom Penh, et ne permettent pas toujours l’implantation du e-commerce par exemple ! De mon côté, je préfère leur offrir des lunettes correctrices que des lunettes roses ! Malgré ça, il existe une belle énergie startup et l’envie est présente. 

Espace coworking Angkor Hub
Conférence au Angkor Hub

Quelles sont les différences et points communs entre le niveau technologique cambodgien et celui des pays frontaliers ? 

Il n’y pas photo ! Le Vietnam, la Thaïlande ou la Malaisie sont bien plus avancés que le Cambodge, notamment au niveau du e-commerce et de son volume. La Malaisie, c’est la Silicon Valley de l’Asie et un énorme pôle technologique. A titre d’exemple Kuala Lumpur a un très beau vivier de startups : c’est un peu comme Singapour mais en moins cher et plus multiculturel ! 

Tu es également CTO pour camboticket.com, l’une des très belles réussites d’une startup cambodgienne. Comment s’est déroulée votre rencontre et quelle collaboration avez-vous mis en place ? 

Il y a quelques années, un ami anglais m’a mis en contact avec un VC de Singapour auquel j’avais présenté mon projet initial ; il m’a ensuite invité à Phnom Penh et m’a présenté Shivan Tripathi, un jeune indien d’origine qui a fondé cette startup et qui m’a proposé le poste de CTO pour développer leur plateforme qui était très sommaire à l’époque. J’ai outsourcé à Geekho.asia – une boîte IT que j’ai créée – le développement de l’API de la plateforme pour la rendre plus internationale ; notre API est d’ailleurs aujourd’hui utilisée par des entreprises hors Cambodge.  Désormais mon rôle est plus stratégique, marketing et technique et je ne fais plus d’implémentation technique. J’adore travailler avec Shivan – qui a d’ailleurs fait HEC Paris – qui est un entrepreneur brillant et pourtant mal récompensé en terme de notoriété au Cambodge. Les médias locaux préfèrent parler des entrepreneurs cambodgiens et laisser un peu de côté certaines innovations qui ne sont pas développées par des « purs » cambodgiens. C’est dommage car il existe un vrai potentiel de grandir ensemble ! 

Public AngkorHub
« Les jeunes cambodgiens ont soif d’apprendre » Jeff Laflamme

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