Vero, le « nouveau » réseau social aux multiples zones d'ombre
Réseaux Sociaux

Vero, le « nouveau » réseau social aux multiples zones d’ombre

Respect des données personnelles ? Pas vraiment

Depuis quelques jours, internautes et médias font preuve d’engouement pour un réseau social du nom de Vero. Pas si nouveau que ça, il se retrouve pourtant subitement sous les projecteurs. S’il se vante de nombreuses qualités, dont le fait de ne pas tracker ses utilisateurs, qu’en est-il vraiment ?

Un réseau social basé sur la catégorisation

En termes de couleurs, l’application reprend majoritairement les couleurs de son logo : un fond noir et de fins traits majoritairement bleus pour délimiter les différentes catégories. À l’ouverture de l’app, le fil d’actualité se présente directement, comme c’est le cas sur Facebook ou Instagram. Pour créer un post, il suffit de cliquer sur le bouton « + » en bas au centre de l’écran. Néanmoins, chaque post doit contenir une pièce jointe (un lien, une image…) : il n’est pas possible de mettre en ligne un simple message texte. Un premier point intéressant puisqu’il est certain que les messages accompagnés d’un autre type de contenu multimédia sont plus susceptibles de générer de l’engagement qu’un texte. De fait, Vero démontre directement qu’il souhaite favoriser l’engagement autour du contenu que vous mettez en ligne. Présentant une interface plutôt épurée, le réseau social se divise en cinq catégories, sans compter le fil d’actualité : la recherche, l’espace personnel (votre profil), les collections, les notifications et les messages privés. La catégorie « Recherche » permet d’avoir accès à plusieurs contenus : de l’actualité populaire sur le réseau, des hashtags, des produits, des utilisateurs et des profils mis en avant par les éditeurs.

La catégorie « Collection » est particulièrement intéressante puisqu’elle recouvre elle-même des sous-catégories : les photos et vidéos, les liens, la musique, les films et émissions de télévision, les livres ainsi que les lieux. Là où Facebook propose aussi de recenser ces informations, Vero a le mérite de les rassembler au même endroit de façon à ce qu’il soit plus facile de les trouver. Proposer ce type d’interface est aussi un point attrayant pour les créateurs de contenu et les influenceurs puisqu’elle rassemble la majeure partie de leur partie de leurs centres d’intérêt.

Vero app
La catégorie « Mon espace » – Capture d’écran

Concernant les contacts, il est possible de sélectionner un critère parmi quatre différents niveaux de relation : amis proches, amis, connaissances, abonnés. D’ailleurs, le réseau social propose aussi de suivre des utilisateurs sans que vous ayez besoin de les avoir dans vos relations. Le principe est similaire à celui d’Instagram et de Twitter. À chaque post, Vero permet de choisir qui peut voir la publication. L’avatar est aussi sujet à ce choix puisque vous pouvez choisir une photo différente selon le niveau de relation. Une fois de plus, le réseau simplifie la fonctionnalité « Qui peut voir ça ? » déjà largement engagée par Facebook. Ce dernier propose de rendre une publication accessible à tous, à ses amis, ou alors à des amis en particulier qui faut nommer. Il est aussi possible de choisir parmi une liste de relations professionnelles ou familiales. Vero vient simplifier le processus en proposant seulement quatre différents degrés de relation et droit de regards sur vos posts.

Un réseau social aux multiples promesses

Outre l’interface utilisateur, Vero possède trois particularités à noter : son émancipation des algorithmes, son absence de publicité et sa façon de protéger les données personnelles de ses utilisateurs. Chacun de ces choix sont expliqués dans le manifeste de l’entreprise, qui y exprime là ses valeurs et son positionnement, ainsi que son business model. Concernant ce dernier, Vero explique dans son texte que le premier million d’utilisateurs du réseau bénéficiera d’un abonnement gratuit à vie. Pour les suivants, il faudra donc payer une somme inconnue, mais que CNBC qualifiait en 2017 de « quelques cafés » par an. L’absence de publicité si rémunératrice est aussi remplacée par un magasin en ligne, présent dans la fameuse catégorie « Recherche ». Il permet de trouver des produits et de les acheter directement via l’application. Pour y faire figurer leur produit, les commerçants devront donc rémunérer l’application.

Pour ce qui est de l’ordre des publications, Vero les affiche simplement par ordre chronologique dans votre fil, et non selon la résultante de certains algorithmes, comme le font tous les autres réseaux sociaux en vigueur. En faisant un choix tranché, la plateforme marque une fois de plus sa volonté de ne pas mettre en avant certains contenus, mais aussi celle de laisser le choix à ses utilisateurs. Cela peut aussi être un point intéressant pour les créateurs de contenu et les influenceurs, dont les vues et l’engagement ont été largement amoindris par les changements d’algorithmes de Facebook, YouTube et Instagram ces dernières années.

À propos des données personnelles, Vero se targue de n’en récolter aucune, si ce n’est celles qui lui sont vraiment utiles. Le réseau social demande par exemple votre numéro de téléphone en raison du fait que cela permet d’authentifier votre compte et d’envoyer une alerte aux utilisateurs qui ont votre numéro de téléphone pour leur dire que vous êtes présent la plateforme. Grâce à celui-ci, les utilisateurs ayant reçu une alerte peuvent vous envoyer une demande de connexion, et vice-versa. Néanmoins, il n’est pas possible de modifier son numéro de téléphone après l’avoir ajouté dans les paramètres d’inscription, ce qui veut dire qu’il est définitivement inscrit. Si la pratique n’inquiète plus tant elle est banalisée, elle est tout de même similaire en tout point à celle de Facebook, qui récolte les numéros de téléphone pour le même usage. Difficile de se différencier lorsque la pratique est la même, donc.

Vero app
La catégorie « Collections » – Capture d’écran

Concernant les autres données, le réseau social laisse planer une zone d’opacité devant certains termes. Bien que sa vidéo fasse l’apologie d’un réseau social blanc comme neige qui laisse le choix à l’utilisateur, les conditions d’utilisation ne sont pas aussi tranchées que cela sur le sujet. Vero explique faire une collecte de données « réduite » et basée uniquement sur la nécessité de faire fonctionner sa plateforme. Seulement, il est aussi précisé que l’application a tous les droits de « conserver tout message envoyé à travers le service ». Ces droits sont évidemment irrévocables, ce qui signifie que l’entreprise possède toujours votre inscription même si vous faites le choix de vous désinscrire. Exit le droit à l’oubli. Quant aux données de connexion, soit l’adresse IP, le nombre de pages vues et les informations sur le mobile utilisé, Le Monde précise qu’elles sont anonymes mais « automatiquement collectées ». Et autant dire qu’il est difficile d’imaginer Vero laisser ces précieuses données moisir dans un coin plutôt que de les utiliser à des fins marketing. À ce titre justement, les conditions générales explicitent qu’elles pourront être exploitées pour « personnaliser les contenus et informations » et « des services publicitaires externes ». Difficile à croire pour un réseau social qui prétend ne pas utiliser d’algorithmes pour personnaliser ses contenus !

De plus, le processus de désinscription ne s’annonce pas de tout repos puisque le réseau annonce que la demande n’est pas automatique, mais qu’il faut d’abord qu’elle soit étudiée et approuvée après l’envoi d’une requête.

Un réseau social, ou une énorme campagne marketing

Pour comprendre l’engouement général pour Vero, il faut revenir à une première partie de ses origines. Fondé en 2015, le réseau social avait jusqu’alors fait son bonhomme de chemin auprès d’un nombre restreint d’utilisateurs. TechCrunch avait à l’époque publié un billet mentionnant sa volonté d’ « humaniser les relations en ligne ».

Et voilà que d’un seul coup, il se retrouve propulsé en tête des téléchargements sur Apple Store le lundi 26 février (bien que le classement se fasse selon les pics de popularité et non selon le nombre total de téléchargements, comme le rappelle Slate à juste titre). Après quelques années somme toute assez discrètes, il semblerait que le réseau social se soit penché clairement sur l’intérêt d’une campagne marketing. De fait, Vero est allé chercher les bonnes personnes au bon endroit. En s’appuyant sur une sélection bien choisie d’influenceurs américains et français, la plateforme a su mener un coup de maître. À la même date, plusieurs influenceurs français, dont EnjoyPhoenix, ont partagé plusieurs éléments dans leur story Instagram respective : leur profil Vero et le lien vers l’application. Certains ont expliqué rapidement le fonctionnement du réseau tout en précisant l’avantage de la plateforme, d’autres non, mais la mécanique était lancée. Beaucoup d’influenceurs américains possédant des comptes à plusieurs millions d’abonnés, à l’exemple de weeklychris, ont aussi fait la promotion de l’application. Puis, une partie de la communauté cosplay a tout de suite adopté ce réseau et bon nombre de ses utilisateurs se sont installés sur la plateforme. À tel point que de nombreux médias américains sont allés jusqu’à mentionner une « migration » des utilisateurs de Twitter et Instagram vers Vero. Sauf que cette fameuse migration était seulement la résultante d’une mise en scène grandeur nature organisée avec brio par Vero.

Un réseau social, un fondateur au passé professionnel trouble

Outre la date de création du réseau social, il est aussi intéressant de se pencher sur la question de ses fondateurs : Scott Birnbaum, Motaz Nabulsi et Ayman Hariri. Si le premier est à la tête d’un fond d’investissement spécialisée dans les TPE et PME et le deuxième producteur de film, le troisième homme mérite un peu plus de détails.

Ayman Hariri est le fils de Rafiq Hariri, premier ministre libanais assassiné en 2005. Ce qui est vraiment intéressant, c’est le fait que Hariri ait été à la tête de l’entreprise familiale du nom de Saudi Oger. Spécialisée dans la construction, l’entreprise saoudienne a beaucoup fait parler d’elle en 2015. À l’époque dirigée par Ayman Hariri, Saudi Oger est en situation de faillite et prête à fermer ses portes. Elle licencie donc près de 20 000 personnes, un chiffre record, dont plus de 200 travailleurs français détachés. Une partie des employés de l’entreprise n’étaient plus payés depuis 2016 et aucun des salariés laissés sur le carreau ne reçoit une indemnité de licenciement suite à la fermeture de la société. En 2017, Le Monde rapporte que les employés français concernés n’ont toujours pas reçu de compensation de la part de l’entreprise. Si la société a fait faillite, Ayman Hariri est toujours milliardaire : actuellement, Forbes estime sa fortune à environ 1,33 milliard de dollars.

De fait, difficile de croire à la sincérité d’un réseau social dont l’un des fondateurs doit toujours plusieurs millions d’euros à ses employés. Surtout quand la plateforme porte le nom de Vero, qui signifie « vrai » en italien (du latin « véritablement »).

Une mise en lumière des réseaux sociaux existants

Outre les questions de la véracité et la durabilité de Vero, force est de constater que sa mise en lumière ébranle aussi les acteurs du web occidental, principalement Facebook, Instagram et Snapchat. Du point de vue des influenceurs, bon nombre de ces réseaux ont modifié leurs algorithmes à leur dépend, faisant ainsi baisser vues, engagement et logiquement, rémunération. De même pour les médias, largement dépréciés par la mise en place du nouvel algorithme de Facebook. Avec sa nouvelle approche basée sur un concept sans publicité et prônant la catégorisation, nul doute que les créateurs de contenu aient pu être séduits par Vero. Pour ce qui est des utilisateurs de façon générale, le réseau social de Hariri semble se présenter comme une alternative à ce qui existe actuellement. La récente mise à jour de Snapchat, par exemple, a déçu à tel point que plus d’un million d’utilisateurs ont signé une pétition pour demander un retour à l’ancienne version.

Vero aura peut-être au moins le mérite de mettre en lumière ce qui semble être une lassitude généralisée des utilisateurs des médias sociaux d’aujourd’hui.

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