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La Pokemon Go Mania expliquée

Il y a 20 ans, le premier épisode de Pokémon apparaissait sur nos écrans. Les personnages, plus qu’emblématiques, Sacha, Ondine, Serena, Pierre… Mais surtout, ces créatures venues du fin fond de l’imagination japonaise : les Pokémon. Pour vous bercer dans un meilleur décor, 1997 c’est l’année où le très fabuleux titre « Je t’aime » de Lara Fabian est sorti. C’est également cette année qu’apparut pour la première fois à la Télévision la série Joséphine l’Ange gardien. Ne mentez pas, nous avons tous regardé au moins un épisode de la Mimi Mathy et écouté au moins une fois Lara Fabian gueuler sur CherieFM.

Aujourd’hui, je ne saurais vous dire combien de Pokémon ont été créés, et tout sincèrement, je m’en fiche. Par contre, ce qui est important d’observer, c’est le phénomène revival qui opère depuis plus d’un an dans les plus grandes villes au monde. La Pokémon Go mania déferle comme le nouveau jeu sur smartphone « amusant » et « coopératif ». Les règles du jeu sont simples: vous devenez un Sacha, chassez dans les rues de la capitale des Pokémons en regardant la carte sur votre smartphone, et essayez d’en attraper un plus grand nombre. Au premier abord, ce jeu avait une image d’instant commun, presque comme un moment public, où l’on partage avec des groupes d’amis et d’inconnus une recherche de créatures aussi bizarres les unes que les autres.

Deuxième partie visible de l’iceberg, c’est le retour en 1997, début des années 2000, lorsque ma génération s’agglutinait derrière un écran pour regarder un épisode du mythique anime japonais. C’est la nostalgie. Qui plus est, cette nostalgie s’inscrit très bien dans la tendance presque désuète du Hipster (tendance issue des friperies berlinoises). Avec la communication très réussie conjointement par la Pokémon Company et Niantic qui développa le jeu pour les supports Smartphone, peu étonnant que ce phénomène ait pris des proportions mondiales.

Autre point intéressant de ce jeu, là où est le coup de maître, c’est qu’il amène ses joueurs à l’utiliser au moment où on ne joue pas. Par exemple, sous prétexte de balades dans la rue ou l’envie insaisissable de visiter Paris by night, les Pokémoneurs marchent dans la ville afin de trouver une créature. Est-ce que vous vous baladez partout lorsque vous jouez à Candy Crush ?

Je vais vous expliquer en quoi ce jeu est à mes yeux une fausse bonne idée. Ne vous méprenez pas, j’ai été une grande fan des Pokémon étant enfant, je collectionnais jalousement les cartes et y jouais très souvent, tout en laissant quelques larmes lorsqu’un Pokémon de rang S était remporté par un adversaire dans la cour de récréation. Bref… le générique de la série fait partie de mes hits favoris. Mais est-ce une raison pour voler les vestiges de notre passé comme des braconniers et les transformer en jeu pour les grands enfants que nous sommes devenus ?

La Pokemon Company a augmenté ses bénéfices de plus de 50% entre 2015 et 2016. En effet, la société nippone enregistre des chiffres de 3,3 milliards en 2016 contre 2,1 milliards en 2015. Nintendo étant actionnaire à 30%, c’est avec plaisir qu’il voit les cartes de jeux Pokémon se multiplier à vitesse grand V. À lui tout seul, le jeu Pokémon Go a généré des revenus de 950 millions de dollars depuis son lancement. Mais attention, ce jeu va attaquer le Brésil et la Chine, deux zones géographiques extrêmement importantes. C’est avec un apport financier de 20 à 30 millions de dollars que l’évolution du jeu prendra forme. Google se chargera du développement de la poule aux oeufs d’or. Le moteur de recherche s’allie donc à Nintendo et à la Pokemon Company. La volonté de Pokemon Company de revivre le succès des premiers instants de Sacha, des cartes de jeu est indéniable.
La stratégie est aussi de rejoindre le rangs des jeux de légende comme Lego ou Playmobil. En effet, en jouant sur la nostalgie de notre enfance, ces géants du divertissement ont compris que pour devenir pérenne et une valeur sûre il est important de hisser leur marque à une « love brand ». Et pour ré-inventer une marque aussi connotée, il faut beaucoup de talent.

Pour la petite histoire, la marque danoise Lego est née en 1932 et n’a cessé jusqu’en 1998 de faire du profit. En 2003, la marque est dans une impasse: les ventes stagnent, l’intérêt pour ces petites figurines sombre petit à petit dans la décrépitude. En regardant les voisins de chez Matel, Fisher Price ou encore Barbie, le CEO de Lego, Jørgen Vig Knudstorp décida de diversifier les produits Lego. Les vêtements, les films et j’en passe eurent beaucoup de succès pour ramener au goût du jour les légendaires bouts de plastique jaunes. Ces produits diversifiés s’appuyèrent sur les succès comme Star Wars ou Harry Potter par exemple. Depuis, j’ai vu à la Canopée de Châtelet un magnifique magasin Lego ouvrir, tel un sanctuaire de nostalgie et de nouveautés. Sans rentrer dans les détails de l’épopée Lego, ce revival très bien géré devint un cas d’étude pour les marketeurs en puissance. Et je rejoins l’avis du bon article parut chez le Guardian disant
que le CEO danois de Lego est un aussi bon modèle d’innovation que l’est Steve Jobs.

Fermons la parenthèse et revenons-en à Pokemon.
La Pokévision qui ferma ses portes il y a un an jour fut fustigée par le public. La Pokévision était un site qui recensait l’emplacement des Pokémons en temps réel. Autant vous dire que nombre de joueurs arpentaient les ruelles de la Pokévision pour gagner un maximum de points. Résultat, la population de joueurs aux États-Unis passa 26 minutes de plus sur l’application par jour (c’est énorme!). Habile mouvement de la Pokemon Company. Bien que la société fut huée pour la suppression de cette map, elle n’en fut pas pour autant ébranlé. Par contre, c’est là où intervient le « mais » fatidique : c’est un pari risqué de la part de ces géants. Et je vais vous expliquer en trois points quels sont les dangers.

Pour commencer, et le point le plus évident c’est la lassitude. Non, les joueurs ne vont pas passer des années à errer dans les rues d’une capitale pour trouver ces créatures bizarres. Les plus passionnés, oui, mais les autres, ceux qui vont boire des bières après une journée de travail de 12 heures n’iront pas. Donc oui, le premier facteur de risque est la lassitude. De toute façon, je ne vous apprends rien si je vous explique que nous avons les mêmes réflexes que les enfants lorsque nous jouons à un jeu : obsessionnel au début, lassé au bout de quelques temps.

Le deuxième argument qui rejoint le premier, c’est que nous nous lassons vite car nous aimons jouer à des jeux qui soient constructifs et qui nous rendent productifs. Si à chaque fois que j’entamais une partie de WOW (oui j’assume) je gagnais des points de QI ou de l’argent pour éponger mes dépenses étudiantes, croyez-moi, tout le monde y jouerait H24. Un jeu est un jeu. C’est fait pour nous détendre, pour nous divertir, pour nous apprendre quelques chose de spécifique si l’équipe de production est sympa, mais pas pour nous rendre meilleur au niveau sociétal.

Dernier argument, et le plus économique : le marché des jeux pour Smartphone est très concurrentiel. Un bon jeu, s’il est mis à jour sera mis à rude épreuve quotidiennement. De nouvelles idées pullulent dans tous les sens, les développeurs deviennent de plus en plus doués. Ce marché représente 35 milliards de dollars, et ne fera que croitre. Justement, suite au succès de Pokémon Go, Monsieur Sony a boudé quelques temps en regardant ses Playstation 4 et s’est dit que lui aussi allait adapter au format Smartphone ses jeux. Et pour être honnête, je suis ravie de ce coup de gueule de Kazuo Hirai (PDG de Sony). Le marché des jeux pour Smartphone sera non seulement nourrit par les premiers arrivants comme Candy Crush & Co, mais aussi par des géants de l’industrie des jeux vidéo. Les cartes seront donc redistribuées, et une nouvelle partie commencera. Excitant, non ? Moins excitant pour Nintendo qui va s’accrocher à faire évoluer ses Pokémons afin de ne pas laisser ses joueurs trainer chez Sony…

S’adresser à une génération entière oui, mais à quel prix ?

Nous aimons les jeux, nous en avons besoin. Il est vrai que l’esprit de notre ère n’est guère joyeux. Entre crises économiques, changements d’idéologies dans des zones mondiales légendaires, berceaux de la culture, les idées deviennent extrêmes, les valeurs standards de nos parents s’effacent. Naturellement, chaque révolution générationnelle arrive avec une bonne crise d’adolescence. Ce genre de crise s’accompagne de retours nostalgiques dans nos enfances pour nous rappeler le bon vieux temps. Le nôtre. Pour nous rappeler d’où nous venons.

Le jeu Pokemon Go est une fausse bonne idée. Oui, ce jeu a amené beaucoup d’engouement pour les raisons énumérées plus haut. Mais, est-ce que ce jeu suffira à faire de Pokemon une marque légendaire? Est-ce que Pikachu pourra symboliser l’enfance d’une génération entière ? Plus important, est-ce que les enfants d’aujourd’hui vont se ruer sur les cartes Pokemon de manière assez durable ?

Sources : Numerama / The Guardian / Journal Du Gamer / Les Echos.

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